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Discours d’André Chamson à l’Assemblée du Désert, 7 Septembre 1958

Thème : La Bible

Qu’un livre, un seul, toujours lu et toujours relu, jamais achevé, jamais épuisé, toujours nouveau, toujours renaissant, ait été la consolation et la force d’un peuple entier aux jours de son épreuve et dans la désolation, voilà ce qui doit frapper d’étonnement et d’admiration non pas le croyant, mais l’incrédule, non pas l’homme de foi, mais celui qui veut tout comprendre avec la seule raison.

Pour le croyant, pour l’homme de foi, tout est simple. Dieu parle et la force de sa Parole intègre le miracle à l’ordre naturel. Mais l’incroyant se demande d’où vient cette force. " Rien de plus grand que l’Histoire des Cévennes, a dit Michelet. On vit une fois le miracle du désespoir ". Mais ce désespoir était animé par l’espérance et l’espérance était dans ce Livre. Nul ne saurait mettre en doute cette évidence et, cependant, l’épreuve débordait les mesures habituelles des souffrances humaines et la désolation ne se pouvait comparer qu’à celle des peuples dont l’agonie a épouvanté l’Histoire.

Mais si la force que ce peuple persécuté a su trouver dans ce Livre tient du prodige, ce qui peut paraître aussi prodigieux c’est que ces travailleurs de terre, ces bûcherons, ces pasteurs, ces artisans, ces simples gens, avaient pris l’habitude de le lire et trouvaient en lui leur nourriture spirituelle. Au siècle où ils vivaient, la lecture de ce Livre était une affaire de savants et de docteurs. Elle devint, ici, comme la vocation de tout un peuple et, pour cela, ce peuple avait dû devenir savant à sa manière. Car, songez-y, la langue dans laquelle ce peuple lisait la Bible n’était pas son langage maternel, le parler dont il se servait pour les travaux et les jours. Sa langue quotidienne était, à coup sûr, celle qui se parle encore dans ces montagnes, celle que nous avons apprise ici pendant notre enfance, celle que nous retrouvons pour chanter la " vielo vilo d’Aiguo-Morto ", humble rameau d’un parler illustre qui avait enseigné la poésie aux hommes de l’Occident… Pour lire ce livre, ce peuple se familiarisa avec le français, comme les docteurs et les savants s’étaient familiarisés avec le grec et l’hébreu… Ici, l’incrédule et le croyant vont pouvoir se trouver d’accord. Parler plusieurs langues, c’est augmenter le pouvoir de son esprit, c’est élargir le rapport que l’on a avec les choses, la création et la créature. La science le sait qui mesure les pouvoirs et les infirmités du langage. Mais les Écritures l’avaient proclamé bien avant elle, en faisant du don des langues une marque de la Grâce ! comme si chaque langue humaine était l’approximation d’un autre langage, une porte entrouverte sur une nouvelle façon de sentir et de s’exprimer.

Ce don des langues lui-même, illumination qui ressemble à la chute de la foudre, a peut-être été donné en partage à quelques uns des fils de notre peuple, des femmes ignorantes ou de tout jeunes enfants, pendant les plus sombres jours de la grande épreuve. Il est dit en effet que des bergères et que des petits bergers ont alors parlé le grec et l’hébreu mieux que ne le faisaient les docteurs de la Sorbonne. Je ne sais pas, quant à moi, ce qu’il faut croire de ces prodiges racontés pourtant par des hommes qui disaient les avoir vus et qui les ont consignés dans le théâtre sacré des Cévennes. Ce dont je suis sûr, en revanche, c’est que rien que par sa familiarité avec la Bible notre peuple a participé à ce don merveilleux dont parlent les Écritures… De quel ton, avec quelle dignité de l’expression et de la pensée ont alors parlé nos pères ! Sans doute, un gouffre de silence - le silence du martyre et de la mort - a recouvert la plupart de leurs paroles, mais celles que la tradition nous a conservées ont quelque chose de la sublime ingénuité des paroles de cette autre bergère qui délivra la Patrie… Écoutons-les une fois de plus… C’est Esprit Séguier, prisonnier de ses ennemis :

- Ton nom ?

- Pourquoi t’appelle-t-on Esprit ?

- Parce que l’Esprit de Dieu est sur moi.

- Où demeures-tu ?

- Aujourd’hui sur la terre et, demain, au ciel.

- Repens-toi de tes crimes.

- Mon âme est un jardin plein d’ombrages et de fontaines…

C’est Castanet, le chef de la légion de l’Aigoual, expirant sur la roue et criant à ses persécuteurs qui le pressaient d’abjurer : " Éloignez-vous, sauterelles de l’abîme, je veux mourir dans la religion où je suis né… " Cette dignité du langage, - cette hauteur et cette noblesse de la chose dite, - est une des marques de nos pères. Ils parlaient comme parlent les grandes âmes et les esprits qui sont allés au-delà des vanités de l’esprit. Que cette dignité soit un objet d’étonnement et d’admiration pour le croyant et, plus encore, pour l’incrédule, car nul ne peut douter que si nos pères parlaient ainsi, c’est qu’ils avaient appris à le faire en lisant ce Livre.

André Chamson
7 Septembre 1958
 
 
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