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Le Mas Soubeyran
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Discours d’André Chamson à l’Assemblée du Désert, Septembre 1954.

Commémoration des Camisards et de Roland.

Je veux m’adresser d’abord à tous ceux qui, comme moi, sont sortis de ce peuple de la montagne et qui, par la chair et le sang tiennent à ces Cévennes depuis des centaines d’années. Ont-ils pensé, en venant aujourd’hui à ce rassemblement de la piété et du souvenir, à tous ceux qui les accompagnent en esprit ? Les ont-ils dénombrés, les ont-ils évoqués devant ces châtaigneraies, ces vallées et ces hautes cimes au milieu desquelles ils ont épuisé leur existence ? Deux siècles et demi nous séparent des événements dont nous célébrons le souvenir… Deux siècles et demi, c’est-à-dire huit générations… Derrière chacun de nous marchent notre père et notre mère, derrière eux nos grands parents et, derrière ce front des quatre, le front des huit de nos bisaïeux. Multipliés ainsi à chaque génération, de cette année à 1704, c’est donc soixante-quatre couples qui se dressent derrière chacun de nous, soixante-quatre hommes et soixante-quatre femmes, cent vingt-huit êtres humains, une grande foule anonyme, une longue chaîne de vie dont chaque maillon a scellé notre existence… Tel est le mystérieux rapport qui nous relie à la grande tribulation de notre race ! Nous nous multiplions en nous retournant vers notre passé et c’est par une multitude de témoins et d’intercesseurs que nous plongeons dans l’Histoire !

Cette histoire n’est pas, pour nous, l’Histoire qui dort dans les livres. Elle vit dans notre mémoire. C’est un souvenir de famille qui se passe de bouche en bouche. Il a suffi qu’elle se transmette trois fois, du grand-père au petit-fils, pour rester présente en nos cœurs !

Quand j’étais enfant et que je ne connaissais rien d’autre que ces montagnes, j’ai vécu dans la familiarité de ces héros. D’autres petits cévenols doivent le faire encore aujourd’hui ! L’Histoire des camisards est notre chanson de geste, notre Illiade, notre Odyssée et notre légende dorée ! A douze ou treize ans, quand je parcourais ces montagnes, il me semblait voir Roland avec sa faux emmanchée à revers, Castanet qui portait perruque, Cavalier avec son chapeau à plumes, Esprit Séguier en costume de cadis… Je savais alors bien peu de choses sur ces hommes, mais ce que je savais suffisait à me faire voir un patriarche, maigre comme mon grand-père, marchant entre deux dragons chevauchant des genêts d’Espagne, le sabre à la main… Le vieil homme avait les bras liés par une corde et cette corde était attachée à la selle des cavaliers.

- Eh bien, malheureux, comment t’attends-tu d’être traité ? demandait l’un d’eux au captif.

- Comme je t’aurais traité moi-même si je t’avais pris ! répondait cette figure de prophète.

C’était Esprit Séguier conduit au supplice par le capitaine Poul, après le combat de Fontmorte. Je me souvenais aussi de ce qu’il avait dit à ses juges…

- Votre nom ?

- Pierre Séguier.

- Pourquoi vous appelle-t-on Esprit ?

- Parce que l’Esprit de Dieu est en moi.

- Votre domicile ?

- Au désert et demain au ciel.

- Demandez pardon au Roi.

- Nous n’avons d’autre roi que l’Eternel.

- Repentez-vous de vos crimes.

- Mon âme est un jardin plein d’ombrages et de fontaines…

A ce moment de ma rêverie, il me semblait voir de grands massifs d’hortensias bleus et rosés, entourés d’eaux vives, sur lesquels un nuage noir étendait son ombre… Le poing coupé, ruisselant de sang, le prophète de Magestavol allait être brûlé vif et la nuit roulait sur le monde…

Au fond de cette nuit, j’entendais alors un bruit de galop. Un cheval venait s’abattre au milieu des vignes et des oliviers. Un homme roulait à terre, s’adossait au tronc d’un arbre et faisait front à une meute de cavaliers… C’était Roland, abattant à coups de faux la garde d’honneur qui allait l’accompagner chez les morts !

Je voyais alors un homme couché sur la roue, les membres brisés, la bouche saignante, ouverte au ciel, et qui n’arrivait pas à mourir. C’était Castanet, le garde des voies de l’Aigoual, avec sa figure de petit ours, son corps ramassé, ses yeux vifs… Avant d’être rompu sur la roue, sur l’esplanade de Montpellier, il avait commandé les enfants de Dieu de nos vallées. Il les avait rassemblés dans ce camp de l’Eternel qui se cachait dans les plis du Jardin de Dieu sous le sommet de l’Aigoual, au milieu d’un cirque de rochers où des sources jaillissaient sous le pied fourchu des hêtres. Il en fondait comme l’aigle, dans la brume et dans la nuée, pour anéantir nos ennemis… Mais maintenant, dans son agonie, il répondait d’une voix tonnante à ceux qui le pressaient d’abjurer sa foi et lui promettaient de mettre un terme à ses souffrances :

- Éloignez-vous, sauterelles de l’abîme ; je veux mourir dans la religion où je suis né !

C’était, sans doute, réduire à quelques images une suite d’événements dont les historiens les plus attentifs n’ont pas encore percé tous les mystères. Mais l’histoire qui revit dans les cœurs d’enfants a, peut-être, plus de pouvoir que l’histoire écrite par les savants. Tout paraît simple à ces cœurs fidèles ! Je ne me demandais pas alors pourquoi ce peuple de paysans qui ne devait parler que la langue d’Oc dans son existence quotidienne, était entré dans l’histoire en parlant le français des savants, des réformateurs et des princes. Je ne me demandais pas pourquoi ce peuple de montagnards qui ne donnait aux armées de la patrie que des simples soldats et des hommes du rang, avait trouvé dans son sein une cohorte de capitaines dont la tactique et la stratégie firent plier bien des fois des hommes de guerre familiers de la victoire. Il me semblait naturel que cette démocratie rustique se soit transformée en peuple de chevaliers, et que l’excès des malheurs ait fait surgir dans ses rangs des voyants et des prophètes.

Mais si cette histoire n’était qu’une histoire poétique, une ouverture sur un monde héroïque et merveilleux, nous l’aurions sans doute oubliée depuis des générations ! La force de ce poème est de s’ouvrir sur une morale, de donner un sens à la vie et de justifier notre mort. Car cette guerre civile, cette guerre de religion, ce choc sanglant de deux façons de servir et d’adorer Dieu, fut bien autre chose qu’une guerre ! Elle reste l’affirmation du plus sacré des principes, du plus fondamental et du plus essentiel : celui de la liberté de conscience et, par la liberté de conscience, du respect de l’homme par l’homme. Nul ne peut, aujourd’hui, s’attaquer à lui sans soulever aussitôt la réprobation du monde ! Ce principe est devenu la pierre angulaire des sociétés modernes. Nul n’oserait plus, aujourd’hui, le fouler aux pieds, même ceux qui en feraient bon marché, s’ils en avaient le pouvoir… et si certains reprochent encore aux guerriers de nos montagnes d’avoir eu recours aux armes, il leur faut, pour cela, taire les raisons pour lesquelles ces enfants de Dieu se sont battus.

Pendant ce millénaire au cours duquel la France s’est faite, chaque province a donné à la patrie ce qu’elle avait de meilleur. La Provence a donné ses chants, sa poésie et sa joie de vivre ; la Bourgogne ses bâtisseurs ; la Bretagne ses marins. Chacune apporte en dot ce qui n’appartient qu’à elle et qui devient peu à peu notre richesse commune… II appartenait donc sans doute à l’une des plus pauvres de nos terres de montagnes d’apporter à la patrie le domaine immatériel de la liberté de l’esprit. Ce domaine, aujourd’hui, s’étend à toute la France, mais c’est ici que, pour y pénétrer dans une nouvelle Canaan des milliers d’hommes ont accepté de mourir quand l’ange de la mort en gardait encore les portes.

Ce domaine immatériel semble s’être incarné dans la terre de nos montagnes pendant ces jours de malheur dont deux cent cinquante années nous séparent… L’automne de 1703 avait passé sur le haut pays de l’Aigoual et du Lozère comme un orage dévastateur. Quatre cent soixante villages, détruits par le fer et le feu, faisaient comme une couronne d’épines sur le front sanglant de notre Cévenne. Au jour où nous sommes, Roland venait de mourir, Cavalier de rendre ses armes… La soumission du général des enfants de Dieu et la lutte jusqu’à la mort de ce paysan qui put porter légitimement le titre de Comte de nos montagnes, se compose comme un symbole. Cavalier semble avoir pour mission de dire que les Camisards auraient déposé leurs armes s’ils avaient obtenu le droit de servir leur Dieu, mais Roland répond qu’ils ont choisi de mourir pour la simple gloire de ce service.

Cette guerre n’a pas été seulement, comme l’a dit Michelet, avec sa voix de prophète où passe comme un écho des voix prophétiques de nos montagnes, " le miracle du désespoir ". Elle fut aussi le miracle de l’espérance… Le miracle du désespoir, c’est le sourd grondement des voyants, des illuminés, des enfants inspirés et des pauvres filles qui savaient seulement la langue de notre pays, mais parlaient le français dans leurs transes et leurs extases. C’est la fureur des enfants de Dieu dans le tourbillon des batailles… Mais le miracle de l’espérance, c’est Cavalier qui se laisse abuser par des promesses qui ne seront pas tenues et c’est Roland qui meurt parce qu’il sait qu’on ne tiendra pas ces promesses ! Ce miracle de l’espérance illumine les combattants, les captifs, les suppliciés.

Il brille devant les yeux de ceux qui font voguer les galères et devant les yeux de ceux qui meurent sur les bûchers ! Comment savaient-ils, ces martyrs de l’éternel univers concentrationnaire, qu’un jour viendrait où le bien immatériel pour lequel ils acceptaient de mourir serait reconnu par tous les hommes ? Comment pouvaient-ils savoir que ce jour-là, le président de notre Assemblée Constituante, Rabaut Saint-Etienne, pasteur du Désert, pourrait écrire à son père, le grand Rabaut, dernier témoin de nos confesseurs et de nos martyrs :

" Monsieur, le Président de l’Assemblée Nationale est à vos pieds ! " Ils ont su du moins que l’homme n’a jamais le droit de désespérer de lui-même, et que l’avenir lui apporte en don ce que le présent lui refuse. Mais ils savaient aussi que cette conquête ne se fait pas d’elle-même et que le grain doit être enfoui dans la terre s’il veut porter un jour la couronne de l’épi… Voilà ce que nos pères ont donné à notre patrie !

Je voudrais, maintenant, m’adresser à ceux qui viennent vers nous de ces terres de Refuge qui furent, pour certains de nos aïeux, une nouvelle patrie. Les liens du sang nous unissent toujours à eux, mais plus que les liens du sang, les liens de l’esprit nous rassemblent. Cette Europe dont on parle tant, aujourd’hui, sans savoir, trop souvent, sur quelles bases il convient de la fonder, nous la préfigurons dans une communauté d’origines, dans une communauté d’amour et dans une communauté de pensées. Fils dispersés d’une seule et même espérance, l’Histoire qui nous a longtemps séparés, nous offre, peut-être, aujourd’hui, l’occasion de nous retrouver pour toujours. Pareille au Carmel désolé qui doit refleurir comme une rose, notre Cévenne refleurit dans les montagnes de Suisse, dans les plaines de Hollande, dans les villes d’Angleterre et jusque dans la lointaine Suède. Que les petits-fils des cousins de nos ancêtres retrouvent ici l’air natal et l’accueil fraternel d’une illustre et malheureuse famille ! Une grâce imprévue peut sortir des maux du passé et notre habitude du malheur peut devenir aujourd’hui le moyen de notre rassemblement.

Il y a près de vingt ans, jeune écrivain qui n’avait d’autre titre que sa fidélité au peuple de ces montagnes, j’ai déjà parlé dans cette chaire de notre Désert. J’ai pris pour texte le mot gravé sur le mur, au fond des cachots de la vieille tour de Constance, " Résister ", sans savoir que ce mot allait redevenir notre devise pendant quatre années de malheur. Les grandes choses ont toujours en elles leur efficace. Les grands exemples ne perdent jamais leur vertu… De quoi seront faits les vingt ans qui nous attendent ? De quelles joies, de quelles douleurs vont-ils être transpercés ? Après les avoir vécus, les hommes de mon âge seront-ils encore de ce monde pour en prendre la mesure et pour en comprendre le sens devant le nouvel avenir ? N’oublions pas de bien compter nos jours, afin d’appliquer nos cœurs à la sagesse. Ne perdons pas des yeux ceux qui vécurent autre chose que leur pauvre vie, cette vie qui s’efface comme un songe et qui, pourtant, par son accomplissement peut s’ouvrir sur ce qui est éternel.

André Chamson
Septembre 1954
 
 
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