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Assemblée 2007. Arnaud Baubérot

Assemblée du Désert 2007

Allocution de Arnaud Baubérot Maître de conférences à l’Université de Paris XII

Le protestantisme est-il soluble dans le scoutisme ?

C’est un centenaire qui nous rassemble aujourd’hui. Le centenaire du scoutisme, inventé en 1907 par Robert Baden-Powell. Pour cet officier colonial anglais, comme pour beaucoup de ses contemporains, il était évident que, faute de redonner de la vigueur physique et morale à la jeunesse britannique, la puissance de l’empire était vouée au déclin. C’est d’abord pour remédier à cela que Baden-Powell mit au point sa méthode d’éducation, et qu’il l’expérimenta en emmenant une vingtaine de jeunes garçons camper sur une île du sud de l’Angleterre, durant l’été 1907.

Largement inspirée des pédagogies modernes, sa méthode accordait une place centrale à l’action et à la vie dans la nature. Elle appréhendait la jeunesse avec optimisme et visait à lui accorder une large autonomie afin de développer chez elle le sens de l’initiative et des responsabilités. Enfin, Baden-Powell avait affublé ses boy-scouts d’un costume colonial et leur avait façonné un univers d’exotisme et d’aventure propre à séduire l’esprit romanesque des adolescents.

Le succès du scoutisme s’étend rapidement au-delà des frontières britanniques. En France, les premières tentatives d’application sont menées entre la fin de l’année 1910 et le début de l’année 1911. Elles vont donner naissance à plusieurs associations d’envergure nationale et permettre au scoutisme français d’avoir la pérennité que l’on sait. Parmi ces associations, les Éclaireurs unionistes, initiés par les Unions chrétiennes de jeunes gens, et les Éclaireuses unionistes, lancées par les Unions chrétiennes de jeunes filles, ont été rapidement identifiés comme formant les branches protestantes des scoutismes masculin et féminin.

C’est à l’histoire de ce scoutisme protestant, et plus particulièrement de son versant masculin, que je vais consacrer cette conférence. Toutefois, plutôt que de dresser un vaste panorama de l’histoire des Éclaireurs unionistes, exercice qui serait soit caricatural, soit fastidieux, je vous propose de nous poser ensemble 3 questions :

  Pourquoi des protestants se sont-ils préoccupés d’importer le scoutisme en France ?
  Quelles relations les Éclaireurs unionistes ont-ils entretenu avec le protestantisme français durant le XXe siècle ?
  Qu’en est-il aujourd’hui de ces relations et que devraient-elles être pour préparer l’avenir (l’avenir du scoutisme et l’avenir de nos Églises) ?

Pourquoi des protestants se sont-ils préoccupés d’importer le scoutisme en France ?

Pour répondre à cette question, il faut tout d’abord souligner que, contrairement à une idée reçue, ce ne sont pas les Églises qui ont été à l’initiative de l’importation du scoutisme en France. Certes, c’est bien un pasteur – Georges Gallienne – qui est à l’origine de la toute première troupe, fondée dans un Foyer de la Mission populaire, à Paris, en octobre 1910. Mais celui-ci était avant tout à la recherche d’activités éducatives pour les fils d’ouvriers de son quartier.

Peu après Gallienne, les responsables d’un mouvement protestant de jeunes adultes – les Unions chrétiennes de jeunes gens (UCJG) – s’intéressent à leur tour au scoutisme. Deux raisons les y poussent : D’une part, les UCJG sont à la recherche d’une méthode pédagogique pour leurs sections cadettes. En effet, ces sortes de patronages, implantés dans des quartiers populaires fonctionnent mal et les enfants semblent peu motivés. D’autre part, les Unions chrétiennes anglaises, les YMCA, ont soutenu activement Baden-Powell dans le lancement du scoutisme et les Unions françaises ont l’habitude d’importer les innovations des Unions anglo-saxonnes. Dès le printemps 1911, le secrétaire national des UCJG, Samuel Williamson, encourage donc la formation de patrouilles d’éclaireurs dans les sections cadettes. Les éclaireurs des Unions chrétiennes prennent alors tout naturellement le nom d’« éclaireurs unionistes » (ÉU). Si elles s’intéressent à la dimension éducative du scoutisme, les UCJG lui associent également un autre objectif : l’évangélisation des adolescents. Or, il faut bien le reconnaître, cet aspect était absent du projet initial de Baden-Powell. Pour ce dernier, le scoutisme est avant tout une méthode d’éducation civique. Il n’est religieux que dans la mesure où, pour un anglais du début du XXe siècle, un bon citoyen doit avoir une religion, en suivre les principes et y trouver les raisons de bien agir. C’est uniquement dans cette perspective civique et morale que Baden-Powell recommande aux boy-scouts de pratiquer leur religion, c’est-à-dire celle à laquelle ils appartiennent par leur origine familiale. C’est aussi pour cette raison que le scoutisme s’implantera avec une étonnante facilité dans des contextes religieux et culturels très différents, de l’Asie bouddhique au Maghreb musulman.

Il en va tout autrement pour les unionistes français, et cela pour 3 raisons : D’abord parce que depuis l’installation de la République laïque la formation du futur citoyen n’inclut pas la transmission d’un contenu religieux. Se cantonner à faire de l’éducation civique conduirait à abandonner toute dimension religieuse et à pratiquer un scoutisme neutre, comme le font les Éclaireurs de France. Ensuite, parce que la sensibilité nettement évangélique des UCJG fait qu’elles ne peuvent réduire la foi chrétienne à une sorte de religion civile destinée à produire la morale collective des citoyens. Pour les unionistes, l’Évangile a plus de profondeur que cela. Enfin, parce que les UCJG ont toujours considéré que les activités sportives, sociales ou culturelles qu’elles organisaient, en plus de leurs bénéfices propres, constituaient des moyens d’attirer des jeunes gens dans un milieu chrétien et de réaliser ainsi, de manière souple et informelle, un travail profond d’évangélisation. La création de troupes d’Éclaireurs unionistes s’inscrit pleinement dans cette démarche. Il s’agit bien d’utiliser le scoutisme comme un moyen de conduire les adolescents vers la conversion, vers une adhésion pleine et entière à la foi en Jésus-Christ.

Pour cela, les cadres des UCJG vont véritablement adapter la méthode de Baden-Powell à cet objectif d’évangélisation des adolescents. En pratique, le « culte éclaireur », brève méditation quotidienne du chef sur un texte biblique, doit permettre d’actualiser le message évangélique, et d’exhorter les jeunes gens à la vie chrétienne. Mais l’évangélisation se fait surtout de manière informelle, grâce à la relation de confiance qui s’établit entre les éclaireurs et leur chef, et à l’influence spirituelle que ce dernier peut exercer. En faisant d’une méthode d’éducation physique, civique et morale un instrument d’évangélisation des adolescents, on peut dire que les Éclaireurs unionistes ont véritablement inventé un scoutisme chrétien.

Quelles relations ces Éclaireurs unionistes ont-ils entretenu avec le protestantisme français durant le XXe siècle ?

De 1911 à 1920, les Éclaireurs unionistes n’entretiennent aucun lien formel avec les Églises protestantes. Toutefois, des troupes commencent à apparaître dans des paroisses et certaines demandent à rejoindre les ÉU. Pendant la 1ère Guerre mondiale, le nombre de ces troupes de paroisses augmente. De leur côté, les UCJG, désorganisées par la mobilisation, perdent le contrôle d’une partie de leurs unités d’éclaireurs qui fonctionnent désormais de manière autonome, dirigées par de très jeunes chefs. Finalement, à la fin de la guerre, les troupes liées aux Unions chrétiennes sont devenues minoritaires et la majorité des chefs éclaireurs réclament l’autonomie de leur mouvement.

Un consensus se dessine progressivement autour de cette question. Toutefois, le problème se pose de garantir que les ÉU, séparés des UCJG, garderont bien leur caractère chrétien. Trois principes sont alors posés, qui resteront valables jusqu’aux années 60 : Le premier concerne les chefs, qui ne peuvent remplir leur mission d’évangélisation que s’ils sont animés d’une foi sincère. Leur nomination est donc soumise à un engagement de leur part : « Être fidèle à mon sauveur et mon chef Jésus-Christ, et servir toutes les bonnes causes, en conformant ma vie aux principes de l’Évangile ». Le deuxième principe concerne les unités. Celles-ci sont placées sous l’autorité de la paroisse ou de l’œuvre protestante qui les héberge localement. Concrètement, cela se traduit par le fait que l’immense majorité des groupes ÉU ont un pasteur pour président. Le troisième principe porte sur la direction nationale du mouvement ÉU. Des délégués des Églises et des œuvres protestantes qui utilisent le scoutisme siègent dans les assemblées du mouvement, aux côtés des cadres et des délégués des chefs.

Les liens étroits qui unissent les Éclaireurs unionistes au protestantisme se manifestent aussi, de manière plus informelle, par une implication croissante du corps pastoral dans la vie du mouvement. En plus de son rôle dans l’encadrement local, celui-ci intervient activement au niveau régional, dans la formation, notamment religieuse, des chefs. Enfin, on trouve également un nombre significatif de pasteurs dans la direction nationale du mouvement. André-Numa Bertrand, par exemple, l’une des grandes figures du protestantisme réformé des années 30, est ainsi successivement vice-président puis président des ÉU. Il est aussi l’auteur d’un livre intitulé Témoins, dans lequel il s’adresse aux chefs pour leur expliquer leur mission religieuse et les moyens dont ils disposent concrètement pour agir dans ce domaine.

Finalement, si l’on peut dire que les ÉU ne sont pas un mouvement d’Église, en ce sens qu’ils n’émanent pas d’une institution ecclésiale et ne se rattachent pas à une dénomination particulière, ils sont bien, cependant, un mouvement chrétien et protestant. Protestant car, comme l’écrivait le commissaire national Jacques Guérin-Desjardin dans les années 20 « les éclaireurs y apprennent le respect de leur Église, la fidélité à leurs traditions, (…) la fierté protestante ». Chrétien car le mouvement affirme que le Christ est sauveur et se fixe comme objectif d’annoncer l’Évangile aux jeunes.

Qu’en est-il aujourd’hui de ces relations et comment envisager l’avenir ?

Entre les années 60 et les années 90, le scoutisme unioniste a progressivement pris ses distances vis-à-vis du protestantisme. Sur le plan institutionnel, tout d’abord, le mouvement a cessé de se déclarer « à la disposition du protestantisme » pour ne plus se dire que « d’origine protestante ». Les Églises, d’ailleurs, ne sont plus représentées dans ses assemblées. Sur le plan spirituel, les ÉU ont choisi de se définir par la formule vague de « mouvement d’inspiration chrétienne » et ont renoncé à faire de l’évangélisation l’un de leurs objectifs. Ces faits sont connus. Nul n’ignore la distance qui sépare désormais les Éclaireurs Unionistes des Églises, distance qui se traduit parfois localement par une certaine incompréhension.

Reconnaissons toutefois que si le scoutisme s’est éloigné du protestantisme, les Églises, de leur côté, n’ont rien fait pour le retenir. Jamais, depuis 30 ans, leurs synodes ou leurs dirigeants n’ont formulé de demande ni de recommandation pour indiquer aux Éclaireurs Unionistes comment ils souhaitaient voir formée la jeunesse protestante. Jamais ils ne les ont exhorté à persévérer dans la foi chrétienne ou à remettre l’Évangile au cœur de la vie du mouvement. En d’autres termes, les Églises ont renoncé à enrayer le processus de « déprotestantisation » puis de déchristianisation dans lequel le scoutisme unioniste s’était engagé.

Bien au contraire, à mesure que les ÉU s’éloignaient du protestantisme, les Églises se détachaient du scoutisme. De manière tout à fait significative, le nombre de pasteurs impliqués dans la vie du mouvement, à l’échelle locale, régionale ou nationale, est devenu quasiment nul. Exemple emblématique : le poste de secrétaire général des Éclaireuses et Éclaireurs Unionistes, habituellement occupé par un pasteur réformé, n’a plus reçu de candidature pastorale depuis dix ans.

D’un côté comme de l’autre, l’on se dédouane de ses responsabilités en affirmant que l’autonomie du scoutisme vis-à-vis des Églises serait l’une des caractéristiques historiques des ÉU. Il est d’ailleurs de bon ton de regarder avec condescendance les associations d’Éclaireurs évangéliques et de contester l’authenticité de leur scoutisme en soulignant que leurs troupes émanent directement des Églises locales. L’histoire nous montre pourtant que le scoutisme évangélique ne fait rien d’autre que ce que les ÉU ont fait pendant plus d’un demi-siècle : se mettre au service d’une communauté protestante locale et annoncer l’Évangile aux enfants. La symbiose avec l’Église locale et l’élan missionnaire donnent au scoutisme évangélique une indéniable vitalité.

En renonçant d’un commun accord à ces deux piliers, le scoutisme unioniste et les Églises de la réforme ont-ils gagnés en vigueur et en dynamisme ? Finalement, on peut légitimement se demander si le sacro-saint principe de l’autonomie des ÉU ne cache pas en réalité un profond désintérêt du protestantisme historique pour le scoutisme et un réel scepticisme quant à ce qu’il pourrait continuer d’apporter aux Églises. Nous voici donc aujourd’hui face à un étonnant paradoxe. Les dirigeants d’Églises, les théologiens, les sociologues du protestantisme ne cessent de constater et de déplorer une crise de la transmission. Personne ne peut envisager avec sérénité la manière dont le relais protestant sera pris par la génération prochaine.

Et pourtant, aux frontières de nos Églises campe un mouvement de jeunesse, un mouvement national, implanté dans des paroisses, reconnu par les pouvoirs publics et riche d’une longue expérience en matière d’organisation et de formation. Ce mouvement, les Églises l’ont délaissé, abandonné aux forces contradictoires qui le traversent et cherchent à le tirer de-ci de là, de la coexistence pacifique avec les Églises jusqu’à, parfois, l’athéisme antichrétien.

Il faudra bien pourtant décider si l’on considère que le scoutisme présente encore un intérêt pour l’avenir du protestantisme et l’annonce de l’Évangile ou si les derniers liens qui l’unissent encore aux Églises doivent être définitivement coupés. Si l’on désire que quelqu’un s’occupe encore de notre jeunesse, ou si cette histoire doit s’achever. On m’objectera que la remise en ordre des relations entre le scoutisme et le protestantisme est déjà engagée, que des relations de partenariat sont de nouveau tissées. Mais c’est là, je crois, une grave méprise. Les Éclaireuses et Éclaireurs Unionistes ne doivent pas être regardés comme un partenaire, un corps extérieur avec lequel l’Église doit entrer en relation, mais comme une partie de l’Église elle-même. Ils sont l’une des matrices qui ont formé le protestantisme actuel. Ce n’est pas une relation de partenariat, mais une réintégration du scoutisme unioniste dans le corps de la communauté ecclésiale qui pourra en faire l’une des matrices du protestantisme de demain.

Bien sûr, il n’est pas question d’inféoder le scoutisme aux Églises, de le placer sous le contrôle de leurs Conseils ou de leurs synodes. Mais il est nécessaire que des chrétiens aux convictions fermes s’engagent dans la vie locale, régionale et nationale du mouvement, que leurs Églises les encouragent, les accompagnent par la prière, la réflexion et l’action, que des pasteurs et des théologiens réinventent une pédagogie spirituelle pour l’adolescence. Ainsi le scoutisme unioniste pourra-t-il retrouver le sens de sa double responsabilité chrétienne : le service du protestantisme et l’évangélisation de la jeunesse.

Nous accommoderons-nous que le protestantisme réformé et luthérien ne soit plus qu’un protestantisme historique ou désirons-nous que la profondeur de notre histoire soit une force qui nous permet d’aller de l’avant ? Il faut alors reprendre possession des mouvements de jeunesse, afin que cette jeunesse soit de nouveau une terre de mission.

 
 
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