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Le Mas Soubeyran
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Allocution de Philippe de Robert

Texte de l’allocution de Philippe de Robert, Professeur émérite à l’Université de Strasbourg II

« Je ne suis ni Français, ni Allemand, ni Anglais, ni Espagnol. Je suis habitant du monde. Je ne suis ni au service de l’Empereur, ni au service du roi de France, mais seulement au service de la vérité. C’est ma seule reine. Je n’ai prêté qu’à elle le serment d’obéissance. Je suis son chevalier voué. » C’est ainsi que Bayle fait parler le parfait historien, dans l’article « Usson » du Dictionnaire, et il est clair qu’il exprime là son propre idéal.

On associe à juste titre au nom de Bayle les idées de tolérance et de liberté de conscience, tant il est vrai qu’il en a fait l’analyse et la promotion avec une ampleur et une vigueur toutes particulières, mais il est un aspect plus fondamental, me semble-t-il, de sa démarche, c’est l’exigence de vérité. Sa lutte contre les préjugés de toute nature - à commencer par celui que le passage d’une comète serait le présage de graves événements -, son ardeur à dévoiler les contradictions ou les illogismes de bien des systèmes de pensée, a pu faire apparaître son œuvre comme un véritable chantier de démolition des idées reçues, et lui a valu une réputation de sceptique. Pourtant son esprit critique, loin d’être négatif, est presque toujours motivé – quand il ne s’agit pas d’une malice primesautière – par la passion de la vérité.

Il ne s’agit pas cependant d’une quête rationnelle aussi sereine que celle de Descartes, ou encore dans le domaine religieux comme celle de Malebranche, pour qui la « Recherche de la vérité » est un parcours balisé dont l’aboutissement est connu ; Bayle est habité d’une soif du vrai, qui s’exprime de multiples façons : l’ouverture d’esprit, la curiosité, le souci de précision, la chasse aux erreurs, le refus des prétendues évidences. Il ne se contente jamais d’approximations, d’explications partielles, de compromis, il ne se laisse pas fasciner par des constructions savantes, il débusque sans relâche les facilités de pensée et les fausses assurances.

Cette exigence de vérité n’est pas seulement intellectuelle, elle est existentielle. Elle ne s’adresse pas seulement aux autres, elle s’exerce d’abord à l’égard de soi-même. Lorsque, à 21 ans, Pierre Bayle part étudier chez les Jésuites de Toulouse et se trouve confronté à des arguments en faveur de l’ecclésiologie catholique auxquels il ne trouve pas d’objections valables, il en tire les conséquences en se convertissant au catholicisme, malgré le déchirement familial que cela provoque. Et lorsque, quelques mois plus tard, il constate que la doctrine catholique ne répond pas à ses aspirations, il prend le risque de se déjuger en abjurant la religion romaine pour retourner dans la communion réformée. Comme le soulignait Elisabeth Labrousse, ce double revirement en fait un protestant par choix, comme il y en a peu sans doute parmi nous.

Bayle est de ceux qui se soumettent à une discipline personnelle exigeante et sans concession, comme celle à laquelle il exhorte son jeune frère Joseph (Lettre du 30 janvier 1675) : « Il faut user de rigueur contre soi-même, et exercer contre son esprit le personnage d’un questionneur fâcheux, je veux dire qu’il faut se figurer qu’on a à comparaître devant des examinateurs rigides, qui vous font expliquer sans rémission tout ce qu’il leur plaît de vous demander. » Il n’hésitera pas à se faire ainsi l’avocat du diable en posant de façon lancinante la question de la théodicée : comment un Dieu bon peut-il permettre le mal ?

Mais cet effort sur soi-même n’est pas la seule condition pour atteindre la vérité, il y faut aussi le respect de l’autre, la volonté de bien comprendre sa pensée, de l’interpréter loyalement, d’y reconnaître la part de vérité qu’elle comporte. Instruit par sa propre expérience d’une conversion de bonne foi qu’il a considérée par la suite comme une erreur, Bayle en déduit que toute conscience a droit au respect, et que toute opinion, alors même qu’on l’estime erronée, doit être écoutée. Il met en œuvre ce que les philosophes anglo-saxons contemporains appelle « principe de charité » : prendre en bonne part les propos des autres, faire crédit à leur intelligence, éviter les interprétations réductrices et les procès d’intention. Ceci implique que le chemin vers la vérité ne peut pas être solitaire, mais qu’il passe par la confrontation des idées, la controverse, le débat : la pensée de Bayle procède généralement par dialogue avec des partenaires réels ou potentiels, il se donne volontiers à lui-même des contradicteurs qu’il met en scène en leur prêtant les meilleurs arguments possibles, il se laisse ainsi mettre en question, examine les objections, soulève les « difficultés » de la position adverse et propose des « éclaircissements » sur la sienne propre. Sans se priver d’exercer dans ces débats une ironie subtile et parfois féroce, il y fait preuve d’une authenticité et d’une honnêteté intellectuelle rares.

Mais ce qui caractérise l’œuvre de Bayle, c’est la façon dont il aborde la question de la vérité religieuse, et en particulier la vérité chrétienne, en renonçant délibérément à toute spéculation théologique, à toute prétention pastorale ou doctorale, mais en assumant sa condition de laïc et sa vocation de philosophe. La démarche de Bayle en ce domaine implique une stricte distinction des compétences de la raison et de la foi : s’il applique de façon conséquente les règles de la critique rationnelle aux doctrines et aux pratiques religieuses, en mettant en évidence leur caractère souvent arbitraire, incompréhensible, leurs inconséquences, en critiquant sévèrement les excès de religiosité, il maintient que la raison trouve sa limite lorsqu’il s’agit d’une révélation divine comme celle de la Bible sur laquelle se fonde le christianisme, qu’elle doit alors s’incliner, voire même s’humilier comme l’enseignent les Réformateurs.

Plus radical en cela que Pascal, pour qui « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas », Bayle est convaincu, pour reprendre ses propres termes (Eclaircissement sur les Manichéens) que « les mystères de l’Evangile, étant d’un ordre surnaturel, ne peuvent point et ne doivent point être assujettis aux règles de la lumière naturelle. » La vérité chrétienne dans ce qu’elle a de spécifique et d’absolu ne peut pas être atteinte par les voies de la déduction rationnelle, elle nécessite le saut de la foi, non pas la foi comme contenu, le credo, la fides quae creditur, mais la foi comme conviction, comme relation vivante à Dieu, la fides qua creditur, ou encore, comme dit Bayle, la « foi justifiante » plutôt que la « foi historique », ce « je ne sais quoi, quelquefois si puissant qu’il fait choisir une opinion lors même que les motifs de douter, considérés en général, paraissent plus vraisemblables que les motifs de croire » (Réponse aux questions d’un provincial, II, 99).

Cette position dialectique, donnant libre cours à la raison critique tout en réservant la spécificité de la foi, a valu à Bayle bien des malentendus. On a voulu voir dans ses protestations fidéistes un subterfuge pour masquer une mécréance voire un athéisme de fait, d’autant que ses critiques sans concession des croyances et des conduites chrétiennes inconséquentes s’accompagnent de la prise au sérieux et de l’éloge des athées de système aux moeurs vertueuses. Il y a là pourtant une cohérence dans la recherche de l’authenticité religieuse, de la part d’un réformé qui a retenu et médité l’avertissement de Jésus : « Ceux qui me disent Seigneur, Seigneur ! n’entreront pas tous dans le royaume des cieux, mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père » (Matthieu 7, 21).

Rigoureux dans ses questions, Bayle est toujours resté discret dans ses affirmations, et des esprits chagrins ou peu déliés ont cru pouvoir interpréter cette discrétion comme un aveu d’incroyance. J’y vois plutôt un refus de banaliser l’expression de la foi, la conscience aiguë que la vérité chrétienne est bien plus exigeante que « l’évidence du dieu chrétien », pour reprendre l’expression de François Laplanche. Pétri de culture biblique, Bayle sait que la vérité de Dieu n’est pas un dogme détenu par telle Eglise mais l’objet d’une recherche, une réalité vivante et mystérieuse que chacun doit découvrir pour son propre compte : « Tu veux que la vérité soit au fond du cœur », dit le Psaume 51, « Tu es mon Dieu, je te cherche », dit le Psaume 63, « Tu es un Dieu caché, Dieu d’Israël, Sauveur », confesse le prophète Esaïe (45, 15).

Pour que cette recherche de la vérité aboutisse, elle doit satisfaire à deux conditions, auxquelles Bayle était particulièrement sensible. La première, c’est la liberté : il ne peut pas y avoir de recherche authentique sans liberté, sinon on ne trouve que ce que l’on vous a commandé de trouver, et ce n’est donc pas une vraie découverte. A plus forte raison pour la vérité, laquelle ne supporte par définition aucun préjugé, aucune contrainte, ce qui est aussi le cas pour l’amour et pour la foi : on ne peut pas contraindre quelqu’un à aimer, ou à croire, de même on ne peut contraindre personne à trouver la vérité. L’authenticité de la vérité présuppose la liberté de celui qui la cherche. A cette constatation, l’Evangile de Jean (8, 32) ajoute la réciproque par la bouche de Jésus : « Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres ». Car, sans en être conscients, nous sommes la plupart du temps prisonniers de l’erreur, du mensonge, de l’ignorance ou des limites de notre connaissance. Accéder à la vérité, c’est être délivrés de ces carcans. De même qu’il n’y a pas de vérité sans liberté, il n’y a pas de liberté réelle sans vérité.

La seconde condition pour accéder à la vérité, c’est l’amour. Voilà qui est sans doute moins évident, car on a tendance à considérer qu’il s’agit de deux domaines étrangers l’un à l’autre. La Bible au contraire les associe étroitement, dès le Psaume 85 qui affirme « Amour et vérité se rencontrent », et jusqu’à saint Paul qui invite les chrétiens d’Ephèse (Eph. 4, 15) à « professer la vérité dans la charité ». Ce qui veut dire qu’une vérité qui impliquerait le mépris des autres et entraînerait leur malheur est une vérité pervertie, comme Bayle l’affirme dans le Commentaire philosophique (III, 11) : « Il se peut que le persécuté ne vaille rien, mais le persécuteur est toujours injuste. » Comme le soleil donne à la fois chaleur et lumière, c’est la même source divine qui associe la chaleur de l’amour à la lumière de la vérité. Et là encore la réciproque est vraie, il n’y a pas d’amour sans vérité. Vécu dans le mensonge, un amour est corrompu, alors qu’un amour authentique est vécu dans la franchise et la transparence.

Pas de vérité sans liberté, pas de vérité sans amour, tels sont me semble-t-il les deux correctifs que Bayle apporte au calvinisme classique, auquel il est resté fidèle comme à la doctrine chrétienne qui se tient au plus près de la révélation biblique. « Calviniste de la vieille roche », comme il se qualifie lui-même, Pierre Bayle l’est à sa façon, celle d’un calvinisme éclairé, ouvert aux autres pensées, à la diversité des cultures, et d’autant plus sûr de lui qu’il n’est pas dominateur, celle d’une morale attachée avec rigueur aux valeurs les plus essentielles, mais les pratiquant avec le sourire et sans illusion sur ses propres faiblesses. En un mot, ce « chevalier au service de la vérité » était un protestant, comme on en a connu peu, et comme on voudrait en voir beaucoup aujourd’hui.

 
 
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