Musée du DésertLe MuséeL’HistoireL’assembléeInfo PratiquesActualitésBoutiqueLiens
ok

Le Mas Soubeyran
30140 MIALET

___

Ouverture :

Tous les jours du 1er mars au 30 nov.
de 9h30 à 12h00
et de 14h00 à 18h00

en juillet-août, tous les jours
de 9h30 à 18h30

___

tél +33 (0)4 66 85 02 72

email

musee@museedudesert.com

Allocution de Hubert Bost

Texte de l’allocution de Hubert Bost, Professeur à l’Ecole pratique des hautes études

Pierre Bayle et la liberté de conscience

C’est en compagnie d’un penseur et un auteur original et déconcertant que nous allons passer un moment de cet après-midi. Du début à la fin de son œuvre, Bayle n’a cessé de prétendre qu’il écrivait au fil de la plume, sans plan. Il s’excusait ainsi auprès des lecteurs qui attendent un déroulement rigoureux de son discours, une ordonnance conforme aux usages qui président aux discours bien construits… Dans le même temps, il offrait aux amateurs de surprises, à ceux qui recherchent la complicité et la proximité avec l’auteur, un parcours inattendu. Bayle écrivait en mimant la relation spontanée qui s’instaure dans une conversation à bâtons rompus : « Je m’écarte très souvent de mon sujet ; je saute dans des lieux dont on aurait bien de la peine à deviner les chemins, et je suis fort propre à faire perdre patience à un docteur qui veut de la méthode et de la régularité en tout », confesse-t-il au début de son premier livre, les Pensées diverses sur la comète. Mais qui gratte un peu la surface de cette affirmation s’aperçoit que les digressions, les vagabondages, les coq-à-l’âne, les changements soudains de sujet jouent un rôle important dans la réflexion : tel motif apparu ici est comme une pierre d’attente qui servira plus loin à étayer une démonstration ; telle allusion glissée subrepticement fera écho et prendra tout son sens par la suite. La diversité des situations évoquées, des anecdotes imaginées ou vraies, donne au lecteur une impression de richesse, de générosité ; or, loin d’être vaine ou gratuite, cette luxuriance montre le penseur attentif à la complexité des phénomènes auxquels il réfléchit. Cette façon d’écrire me fait penser aux compositeurs qui, en faisant jouer plusieurs instruments à la fois, en faisant chanter à plusieurs voix, surprennent l’auditeur en bannissant la monotonie. Et même aux musiciens de jazz : ils connaissent par cœur leur thème, ces quelques notes qu’on sifflote et qui aussitôt créent l’ambiance. Ensuite ils brodent, revenant de temps à autre à leur point de départ, semblant s’égarer, enchaînant les dialogues entre interprètes ou les méditations en solo, et puis vous emmènent vers la conclusion, tantôt en vous y préparant, tantôt en vous déroutant. Il faut, pour que la magie opère, à la fois beaucoup de rigueur dans la construction et une complète maîtrise instrumentale. Et il faut cette sensibilité, cette capacité à choisir entre mille possibilités, cette imagination qui permet de surprendre et de se laisser surprendre.

Bayle écrit comme les jazzmen jouent. Il sait à quoi il croit et ce qu’il veut dire. Mais s’il restait engoncé dans un carcan scolaire, il ne pourrait exprimer la richesse de sa pensée. Virtuose en dialectique et grand amateur de raisonnements, il ne peut se satisfaire d’une prestation purement logique. Il lui faut du dialogue, des voix qui s’appellent et se répondent ; il lui faut le vibrato et le swing, une pulsation qui rythme ses idées…

Mais pourquoi, vous demandez-vous peut-être, parler de la façon d’écrire de Bayle alors que notre thème est la liberté de conscience ?

– D’abord, parce que la musique est l’image qui vient sous la plume de Bayle lorsqu’il aborde la tolérance : contre la quasi totalité de ses contemporains convaincus qu’il faut une seule religion dans un État, il affirme que la diversité favorise l’entente entre des hommes : tolérer plusieurs religions permettrait, dit-il, de « faire un concert et une harmonie de plusieurs voix et instruments de différents tons et notes, aussi agréable pour le moins que l’uniformité d’une seule voix ». Ce qui empêche cette harmonie, c’est « que l’une des deux religions veut exercer une tyrannie cruelle sur les esprits, et forcer les autres à lui sacrifier leur conscience ; c’est que les rois fomentent cette injuste partialité et livrent le bras séculier aux désirs furieux et tumultueux d’une populace de moines et de clercs : en un mot tout le désordre vient non pas de la tolérance, mais de la non-tolérance[1] ».

– D’autre part, les droits qu’une minorité réclame ne parviennent pas toujours à se couler dans le moule des discours légitimes et officiels. Il faut parfois, pour convaincre ses interlocuteurs de l’importance de ces droits, inventer de nouveaux modes d’expression. Bayle en est conscient : il sait que les hommes n’agissent pas en fonction de leur raison, ni même de leurs convictions, mais à cause du mouvement des passions, à cause de leur « tempérament ». Peu capables d’attention prolongée, les lecteurs doivent être pris par la main ; poussés à la réflexion, mais aussi divertis – sans quoi ils vous lâchent bien vite. Pour les aider à réfléchir, il faut relancer leur vigilance, les faire sourire même.

Au moment où Bayle écrit, il n’y a vraiment pas de quoi rire. La situation est préoccupante, elle s’assombrit de semaine en semaine jusqu’à l’éradication du protestantisme en France. Les droits reconnus par l’édit de Nantes à la minorité huguenote sont contestés, et même violés ; lorsque l’édit est révoqué à l’automne 1685, il est interdit d’être protestant dans le royaume, alors même qu’une disposition assez hypocrite prétend en laisser la possibilité à ceux que la patience et la bonté royales n’ont pas encore éclairés… Il est révoltant aux yeux de Bayle que la cour ait mené ses coreligionnaires en bateau, qu’elle ait menti en leur faisant croire qu’elle maintiendrait l’édit de Nantes et qu’en sous-main elle ait œuvré à sa révocation. Mais cette situation exemplaire n’est pas unique : elle pose le problème de toutes les minorités dont les droits sont bafoués par un pouvoir plus ou moins tyrannique. Quiconque lit les gazettes constate que la minorité catholique souffre des mêmes maux en Angleterre. Le fond de l’affaire se résume à une question aussi simple que redoutable : Comment éviter la violence qui couve dès qu’un individu ou qu’un groupe peut dire à ses opposants J’ai raison et vous avez tort. Et puis, comme j’ai le pouvoir, je vous intime l’ordre de vous taire ? Comment faire pour que les droits qu’on reconnaît à la vérité ne se réduisent pas à la raison du plus fort ? Car c’est bien ce qui se passe : les catholiques français justifient le recours aux pressions, voire à la force, en expliquant que, parce qu’ils sont dans le vrai, ils ont un devoir de remettre les hérétiques dans le droit chemin… Mais en Angleterre, on tient le discours inverse, et ce sont les protestants qui considèrent légitime la répression des catholiques. Au bout du compte, c’est bien la prétention à détenir la vérité, et non la vérité elle-même, qui est décisive. Et cette prétention s’appuie sur une autorité politique marquée confessionnellement, et sur cette évidence qu’on ne pense alors généralement pas remettre en question : dans un État donné, il faut qu’il n’y ait qu’une religion.

Bayle, au contraire, est convaincu que la paix civile serait bien mieux garantie par une tolérance mutuelle entre les religions, et que c’est précisément cette volonté d’unité religieuse qui sécrète la violence et les guerres fratricides. Il aura même, à la fin de sa vie, l’intuition de la laïcité. Vingt ans après la Révocation, il l’exprime par un paradoxe qui a dû choquer plus d’un lecteur. Je suis sûr, avance-t-il, que les protestants français qui se sont exilés auraient préféré que le roi de France soit athée plutôt que catholique. S’il n’avait eu nulle religion, il se serait peu soucié de celle des huguenots, à condition que ceux-ci se montrent loyaux envers l’État et respectueux des lois[2].

Bien sûr, au plan théorique, la vérité a des droits que l’erreur ne saurait revendiquer. Bien sûr, dans une société idéale tout le monde se laisserait convaincre par des arguments rationnels et raisonnables. Mais, l’histoire le montre, les hommes sont prompts à s’enflammer et moutonniers, leurs actes ne découlent pas de leur réflexion, ni même de leurs valeurs morales. Si l’on veut maintenir la paix civile et le respect mutuel entre les hommes, il faut reconnaître à la conscience de chacun des droits quelles que soient ses convictions. Il faut admettre que la conscience qui se trompe, qui erre, a les mêmes droits que celle qui est dans le vrai. Car la conscience errante est convaincue d’être dans le vrai.

Au lendemain de la révocation de l’édit de Nantes, Bayle doit, pour convaincre ses interlocuteurs et ses lecteurs, imaginer une pédagogie de la tolérance. Dans ce domaine, les arguments rationnels ne pouvaient suffire. Il faut raconter pour démontrer, mettre en scène pour convaincre. Improviser de petites histoires qui, comme un air qui vous trotte dans la tête, ont quelque chance de nourrir votre réflexion. Alors Bayle invente, dans ses Nouvelles lettres critiques, de brefs récits destinés à faire comprendre les enjeux du débat. Il cherche des comparaisons pour expliquer dans quelle situation se trouve la conscience humaine lorsque s’imposent à elle des devoirs moraux. Sa première image fait penser aux paraboles de Jésus dans les Évangiles. Supposons, dit-il, qu’un maître parte en voyage et ordonne à son domestique de ne laisser entrer personne dans sa maison sauf s’il est porteur d’une attestation qu’il aura signée : le domestique doit laisser entrer ceux qui produisent cette attestation, même si ce sont des scélérats, et il doit refuser l’accès de la maison à tous ceux qui ne l’ont point, même si ce sont les enfants de son maître. Le même devoir s’impose à notre conscience : comme concierge de l’âme, elle ne doit rien y laisser entrer qu’elle ne le considère comme vrai, c’est-à-dire envoyé par Dieu. Bien sûr il y a des inconvénients : peut-être que les enfants de la maison ont perdu le mot que leur père leur a confié ; peut-être qu’un étranger va le ramasser, qu’il pourra entrer dans la maison et profiter d’un bien qui ne lui appartient pas ; peut-être qu’un faussaire va imiter l’attestation et réussir à s’introduire dans la maison… Mais l’ordre donné au concierge n’en reste pas moins impératif : son travail, c’est de vérifier que l’attestation est authentique. S’il en est convaincu, il doit laisser entrer quiconque en est porteur[3].

À partir de ce thème et de cette première variation, Bayle en brode bien d’autres : le gouverneur d’une place qui reçoit un ordre de son roi ne mériterait-il pas d’être châtié s’il désobéissait à un commandement qu’il a tout lieu de croire authentique ? Un mari persuadé qu’il est le père des enfants de sa femme ne serait-il pas indigne s’il abandonnait ou maltraitait ces enfants ? une femme dont le mari revient après une longue absence serait-elle fondée à refuser sa tendresse à celui qu’elle croit sincèrement être son époux ? Tous ces petits scénarios aident à comprendre que l’âme, comme ce gouverneur, ce père, cette épouse, doit prendre ses responsabilités et se conformer à ce qu’elle croit sincèrement être vrai ; même si l’on découvre qu’elle s’est trompée par la suite, il faut qu’elle examine, puis qu’elle agisse. C’est pourquoi la tolérance s’impose : elle découle des droits de la conscience – de toute conscience, même de celle qui peut se tromper –, de cette liberté qui fait la grandeur et la responsabilité de l’être humain. Elle est la règle du jeu qui s’impose à tous à partir du moment où l’on reconnaît que cette capacité à se décider est ce qui fait de nous des femmes et des hommes, que personne ne peut prétendre nous la retirer, et que nous ne pouvons jamais nous en débarraser.

Dans le Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ “contrains les d’entrer”, Bayle continue d’inventer des histoires, mais il lui faut maintenant récuser ceux qui prétendent forcer les consciences et justifier ce recours à la force en se servant d’une parabole de l’évangile de Luc (Lc 14, 15-24). On se souvient de ce maître de maison qui avait convié beaucoup de monde à son festin et qui, ulcéré que ses invités lui aient fait faux bond, décide d’inviter tous ceux que son serviteur trouvera, pauvres, estropiés, aveugles et boiteux : « Va-t-en, dit-il au serviteur, par les routes et les jardins, et ceux que tu trouveras, contrains-les d’entrer afin que ma maison soit remplie ». Cet ordre avait déjà servi à saint Augustin pour justifier le recours à la contrainte envers certains hérétiques opiniâtres. Et son interprétation très opportuniste, voilà qu’elle sert maintenant à justifier les dragonnades : certes, dit-on aux protestants, vous êtes tracassés, mais c’est le devoir de l’Église de vous contraindre à réintégrer son sein, comme l’avait expliqué saint Augustin ; on vous force un peu la main, mais c’est parce qu’on vous aime et qu’on a le souci de vous épargner la damnation éternelle…

Que répliquer lorsque les visées les plus inavouables se parent des voiles de la vertu ? Comment faire lorsque les mots perdent leur sens, quand la violence se déguise en charité, la brutalité en patience ? Bayle entreprend de prouver qu’une lecture de la parabole évangélique qui cautionnerait le recours à la force est insoutenable, tant au regard de la prédication de Jésus-Christ que vis-à-vis de la simple logique. Il lance des rafales de syllogismes, poursuit ses contradicteurs dans leurs retranchements et ne leur laisse aucune échappatoire. Mais on a beau faire, un raisonnement ne fera jamais céder celui qui décrète que sa vérité est d’un ordre supérieur. Pour l’atteindre, il faut improviser de nouvelles paraboles. Parce qu’elles sollicitent non seulement la raison, mais aussi la mémoire, la sensibilité, ces histoires ont plus de chances de toucher un interlocuteur muré dans ses certitudes. Imaginons, dit Bayle, des missionnaires qui débarquent en Chine, et supposons qu’ils soient sincères dans les réponses qu’ils feront aux représentants de l’autorité : ils saboteraient leur mission en expliquant les moyens auxquels ils sont prêts à recourir en cas de résistance : Dieu n’a pas pu vouloir qu’ils échouent aussi lamentablement ! Imaginez les premiers chrétiens se plaignant des persécutions qu’ils subissent dans l’Empire romain : auraient-ils avoué que, s’ils étaient au pouvoir, c’est eux qui auraient persécuté les païens ? Or une telle réponse leur vaudrait une réponse moqueuse des représentants de l’empereur. Comment concevoir que la prédication de l’évangile soit fondée sur un raisonnement aussi ridicule ?

Exotique pour la première, antique pour la seconde, ces petites mises en scène valent mieux qu’une longue démonstration : en promenant son lecteur à l’autre bout du monde, en le ramenant aux origines du christianisme, Bayle lui fait comprendre et nous rappelle que la dignité de créatures que nous revendiquons impose que nous la reconnaissions aux autres.

La plupart des historiens de la pensée écartent ce type d’historiettes et cherchent à n’en retenir que la théorie, que les idées mêmes de Bayle. Mais sans cette inventivité narrative, les idées n’ont guère d’impact sur nous. Or Bayle ne soutient pas l’idéal de la liberté de conscience pour la beauté du geste. Il ressent une urgence à le faire. Il faut emporter l’adhésion de celle ou de celui qui, au départ, était réticent ou hostile. Il faut lui faire comprendre, peut-être aussi un peu le charmer, capter sa bienveillance et relancer son attention. D’où cette musique, ces impromptus et ces impros : comme dans certaine parabole, l’important c’est de rester en éveil.

_ [1] Commentaire philosophique II, 6 : Œuvres diverses II, p. 415.
[2] Réponse aux questions d’un provincial III, xx : Œuvres diverses III, p. 954.
[3] Nouvelles lettres critiques IX : Œuvres diverses II, p. 219s.

 
 
Accueil du site | Contacts | Plan du site | Crédits | Association des Amitiés du Désert