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Le Mas Soubeyran
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en juillet-août, tous les jours
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Jean-François Breyne - Pasteur de l’Eglise Réformée de Nîmes

Prédication autour de Jean 18, du 4 septembre 2005.

Le Royaume de Dieu.

Comment dire au monde le royaume de Dieu ?

Alors que les avions tombent, que des enfants meurent, que les océans se déchaînent, que la peur tue, que les vieillards sont assassinés et que le monde semble en proie au chaos ?

Comment dire un royaume qui n’est pas de ce monde ?

Mais un royaume en devenir, un royaume comme une dynamique de confiance et d’espérance, un royaume comme une graine semée, qui bataille encore contre les mauvaises herbes…

Non pas un royaume qui est, mais un royaume qui vient ?

Pourtant, pourquoi nous étonner ?

N’avons-nous rien retenu ?

Regardons le Maître de ce royaume il y a près de deux mille ans.

Jésus est là, seul et nu devant son juge.

Pas même un avocat, pas même un ami pour le soutenir ou le défendre.

Seul.

Trahi par un des siens,

renié par un autre de ses proches,

désespérément seul devant un juge / injuste.

OUI, déjà il y a près de deux milles ans, le royaume attendu se révèle dans l’inattendu.

Davantage même, il se révèle incompréhensible, inaudible. Indicible.

Un roi sans puissance et nu ; un roi mendiant. Un accusé abandonné.

L’homme de Nazareth se tient là, résumant en cette heure tout le tragique de la condition humaine.

Car qui, qui parmi nous peut dire n’avoir jamais fait l’expérience de la trahison (être trahi, ou avoir trahi, qu’importe), et en ressentir la longue plaie…,

Qui parmi nous peut dire n’avoir jamais ressenti la brûlure de l’abandon,

Qui, qui parmi nous peut dire n’avoir jamais ressenti la morsure de l’injustice ?

Et c’est au cœur de ce tragique, de cette humanité déchirée qu’incarne l’homme de Nazareth que résonne la question incongrue :

- Es-tu roi ?

Question folle et dérisoire en même temps, presque comique si elle n’était si lourde de conséquences….

La tragique méprise commencée au jour des rameaux, lorsque la foule acclame son roi, trouve ici son point d’orgue et se noue en cet ultime quiproquo :

- Es-tu roi ?

C’est-à-dire :

- L’es-tu, ce messie, ce roi d’Israël que le peuple attendait, celui qui vient pour restaurer la pureté religieuse et restaurer le trône de David ?

L’es-tu, ce roi des juifs, qui lèverait une armée pour bouter hors de la terre d’Israël les hérodiens corrompus et l’occupant romain ?

Cette question, dérisoire et cynique devant la souffrance et la solitude de ce Jésus faible et nu, cette question, celle de la raison d’état, résonne jusqu’à nous aujourd’hui.

Car cette question, c’est celle de la nature de la royauté de Jésus, et donc aussi celle de son autorité.

J’ai parlé de méprise. Car de quoi s’agit-il ?

Nous continuons de parler du royaume de Dieu comme si cette expression ne posait aucune question.

Pourtant, parler de royaume, c’est évoquer le monde féodal, et c’est évoquer la puissance, le pouvoir, le jugement, le droit de vie et de mort, le recours à la force s’il le faut.

Mais le royaume dont parle l’Evangile, ce royaume qu’annonce Jésus est à l’opposé de tout cela.

Et l’on est même en droit, me semble-t-il, de se demander s’il est judicieux de continuer d’employer ce mot d’un autre âge et tellement piégé…

Mais revenons à Jésus devant Pilate.

Quel drôle de roi en vérité.

L’image pourtant est là, comme pour nous mettre en garde contre le piège ultime, ce tragique quiproquo autour du royaume de Dieu.

La question est essentielle, et les quatre évangiles, celui de Matthieu, de Marc, de Luc et de Jean nous l’ont tous rapportée.

Mais alors qu’un simple : "tu le dis" suivi d’un silence qui sera définitif constitue toute la réponse de Jésus dans les trois premiers Evangiles, Jean, lui, va plus loin, et souligne la méprise, le tragique quiproquo.

Car L’homme de Nazareth ne parle pas la même langue que l’homme d’état romain.

- "Ma royauté à moi n’est pas de ce monde ci".

Par deux fois, Jésus va affirmer un écart, une rupture, une fracture entre la compréhension traditionnelle que nous avons de la royauté de Dieu sur terre, et la véritable nature de ce royaume.

Et cette fracture tient chez Jean en une seule formule :

- "Si ma royauté à moi provenait de ce monde ci, les miens auraient combattu pour moi".

Les miens auraient combattu pour moi.

Car tout souverain a sa garde, dont le devoir est de combattre pour lui.

Et l’évangile nous relate que certains l’ont tenté.

Pierre lui-même d’après Jean. Alors Jésus lui avait répliqué :

- "Remets l’épée au fourreau".

Inventant à cet instant précis une autre autorité, un autre royaume, un autre pouvoir.

- "Remets l’épée au fourreau".

Par ce simple geste, et quelques mots, Jésus s’en vient à jamais briser toutes nos attentes et nos logiques, et va jusqu’à révéler une image nouvelle de Dieu, un royaume nouveau, un pouvoir nouveau.

Un royaume dont la seule puissance est de n’en avoir aucune, sinon celle de la parole qui relève et qui pardonne.

Dont la seule puissance est de n’en avoir aucune, sinon celle de l’attirance, de la séduction de sa Parole, et des gestes et des traces posés par l’homme de Nazareth.

Et ce faisant, c’est une nouvelle grammaire relationnelle qu’il nous offre,

une autre manière d’être,

dans le risque de la fragilité enfin acceptée,

de la main tendue,

dans le risque de la rencontre.

Voilà le royaume dont il s’agit.

Voilà ce dont nous sommes les héritiers.

Voilà notre seule vocation, notre seule tâche, notre seule dignité :

Accueillir en nous ce royaume, nous laisser toucher par lui,

nous laisser désarmer,

et le laisser croître en nous.

Et pour cela une seule chose nous est nécessaire : nous mettre à l’écoute, et persévérer dans cette écoute.

Voilà le royaume dont il s’agit.

Mais là encore, deux pièges nous guettent, comme déjà en 1932 le théologien allemand D. Bonhoeffer le soulignait :

" Le royaume sera ni en fuyant hors du monde, ni en pensant devoir l’établir nous-même, comme un droit sur le monde".

Pour le dire autrement :

Le Royaume de Dieu n’est pas dans un autre monde, qui s’exclurait du monde mauvais en une communauté de purs, dans une logique de séparation et de repli sur soi,

Ni dans la revendication d’un retour à un idéal de chrétienté triomphante, dont nous serions les hérauts, chargés d’imposer par tous les moyens nos convictions et nos morales au monde profane.

Non, le royaume dont parle l’Evangile ne ressemble ni à l’un, ni à l’autre, n’en déplaise aux nostalgiques de la chrétienté passée, oubliant du même coup son recours au glaive et la nuit de répression qu’elle fit aussi peser sur l’Occident.

Non, le royaume dont parle l’Evangile jaillit au cœur de l’homme d’une rencontre avec la parole du Dieu vivant, lorsque celui-ci se tient au cœur du monde.

Car le royaume réside justement dans un autre regard sur le monde !

Celui là même que Dieu pose sur le monde, et qui nous invite à notre tour de poser un autre regard sur toutes choses.

Souvenez-vous :

- Le royaume des cieux est comparable à un champ où serait caché un trésor de grand prix ;

Il est comme le grain de sénevé, le levain dans la pâte, le grain de sel, la semence semée au cœur du monde, jusque dans ses ronciers les plus acérés….

Il est lumière à naître en la nuit, regard et élan du père vers le fils perdu ou penaud.

Il est une invitation à vivre chaque instant comme un repas de noces.

Mais le royaume n’est pas dans les idéologies morales, dogmatiques ou politiques : "Remets le glaive au fourreau", disait Jésus.

Car à l’image du Maître, notre seule force est de n’en avoir aucune.

L’Eglise n’a plus l’éclat d’hier ?

Elle est devenue petite et faible ?

Et si c’était tant mieux ?

Et s’il nous était offert de redécouvrir ainsi la Grâce d’être témoin, sel, semence, étincelle sous la braise ?

Bonhoeffer dira que nous sommes appelés à être

"des enfants de la terre qui ne s’isolent pas,

qui n’ont rien à proposer pour amender la terre,

qui ne sont pas meilleurs que le monde,

mais qui veillent en commun, en plein centre du monde,

dans sa profondeur, sa banalité

et son assujettissement, mais qui ne quittent pas des yeux le lieu où ils perçoivent, dans l’étonnement, la rupture de la malédiction, le oui profond que Dieu dit au monde"…

Non, nous ne sommes pas les hérauts de je ne sais quelle contre culture chrétienne,

Non, nous ne voulons pas davantage fuir le monde pas plus que nous ne voulons le mettre à la botte de la théologie,

mais nous voulons seulement, humblement mais résolument,

être des guetteurs, des veilleurs qui témoignent d’un autre regard possible, pour proclamer, à temps et à contre temps, qu’un autre regard sur le monde est possible, qu’un autre regard sur toi,

sur moi, est possible,

car jamais personne ne se réduit à ses errances et à ses échecs.

Et cela, grâce à l’homme de Nazareth, seul et nu devant son juge.

Alors nous pouvons rester nous aussi en plein vent, en prenant le risque de nous enfouir dans la pâte et même de nous perdre, mais sans nous résigner jamais.

Avec pour seule force de n’en avoir aucune,

sinon celle de notre écoute attentive et fidèle à la parole de l’Evangile.

- Ma royauté à moi n’est pas d’ici, dit Jésus. Et il poursuit : je suis né et je suis venu pour témoigner de la vérité.

Nous savons désormais quelle est cette vérité :

non pas la rectitude à je ne sais quelles affirmations morales, doctrinales, ou sociales,

mais la revendication de la bénédiction plus forte que la malédiction, de la vie plus forte que la mort,

du pardon plus fort que l’offense.

Et ce dans l’attention aux plus petits, dans le geste qui relève, dans un chemin offert à celui qui était perdu.

Voilà le Royaume dont nous sommes appelés à être les témoins : un royaume comme un arrachement possible de la tyrannie des apparences et des évidences, un royaume comme un élan, une direction offerte.

* * *

Quel drôle de royaume, en vérité.

Mais Pilate, déjà, de répondre : qu’est-ce la vérité ?

Nous connaissons bien la question de Pilate, mais avons-nous remarqué que sitôt la question posée, il tourne le dos à son interlocuteur et s’en va ?

Question rhétorique, me direz vous …

Et si l’enjeu aujourd’hui était justement de reprendre la question au bond et de reprendre le dialogue là où Pilate l’a laissé ???

Et si l’enjeu du 21ème siècle était celui de reprendre cette question "qu’est- ce que la vérité",

mais dans le dialogue, la conviction et le respect de l’autre ?

Il s’agit d’apprendre, toujours à nouveau, à confronter, ensemble, des convictions qui peuvent être différentes. Nous devons bien entendu poursuivre le dialogue entre les Eglises avec les Etats, mais le véritable défi des années à venir passera certainement aussi par le dialogue entre les religions, par le dialogue entre les différentes familles de foi et de pensées qui veulent toutes être témoins de la vérité.

Ne faisons pas aujourd’hui comme Pilate hier,

Ne tournons plus le dos, car cette attitude ne mène qu’à une seule issue : le glaive.

Pour cela, une seule alternative : l’apprentissage de l’autre.

Les pharisiens n’ont pas voulu,

Pilate n’a pas pu, mais la question demeure, magnifiquement résumé par le Grand Rabbin de Londres, Benjamin Sacks :

"Avons-nous la capacité de reconnaître dans le "tu" humain un fragment du "tu" divin ? Avons-nous la capacité de reconnaître l’image de Dieu dans celui qui ne nous ressemble pas ?"

Voilà peut être là où nous attend, aujourd’hui, le royaume de Dieu. Dans le cœur et l’intelligence de celui qui s’ouvre et reconnaît l’autre dans la dignité de sa différence,

Dans la main qui se tend et qui refuse la logique du glaive,

Dans la parole qui se risque à balbutier un chemin…

Car mon royaume, dit Dieu, en vérité, est naissance,

il se tient au cœur de la rencontre avec la femme étrangère et rejetée,

Il se dévoile dans l’accueil des tout petits, enfants, pauvres ou exclus.

Mon royaume se dit dans l’eau devenue vin, et dans les yeux qui s’ouvrent.

il se murmure dans le silence des petits matins, dans la solitude du désert où se risque la prière.

Mais il se dresse comme un fouet de corde devant toutes les logiques de sacrifice, devant tous les pouvoirs corrompus, devant les clergés fanatiques ; devant toutes les formes d’avilissement.

Mon royaume, dit Dieu, se risque alors que les vagues du désespoir viennent se briser sur ta barque.

Il s’écrit sur le sable par le refus de jeter la pierre.

Mon royaume se révèle avec le paralytique et le boiteux qui se relèvent, il se jette en travers de la route de tous tes démons.

Mon royaume trébuche avec l’homme qui porte le poids de sa souffrance, il se cache au cœur d’une nuit privée d’étoile.

Il se chante comme un cantique au matin de Pâques.

Mon royaume, c’est l’homme qui lutte et qui bénit,

Mon royaume, c’est la vie qui triomphe, c’est la vie qui vient.

Mon royaume, c’est ta vie, renouvelée, dit Dieu.

Amen.

 
 
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