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Le Mas Soubeyran
30140 MIALET

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Ouverture :

Tous les jours du 1er mars au 30 nov.
de 9h30 à 12h00
et de 14h00 à 18h00

en juillet-août, tous les jours
de 9h30 à 18h30

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tél +33 (0)4 66 85 02 72

email

musee@museedudesert.com

Jean Bauberot - Directeur d’études à l’Ecole pratique des Hautes Etudes

Laïcité et protestantisme

Une fois encore nous voila ensemble, rassemblés,

Rassemblés en un lieu empli d’une mémoire vive

En un lieu emblématique de notre identité protestante.

Notre mémoire, notre héritage ne sont nullement constitués de belles cathédrales,

Celle de Reims où, hier, on sacrait, on consacrait les rois de France ;

Celle de Paris où, aujourd’hui, on enterre les présidents de la République,

En une messe de religion civile.

Notre mémoire, se sont les temples détruits,

Ces bois et ces champs, cet espace vide de monuments,

Ce Désert.

Lieu de parole et non lieu de parure,

Lieu de résistance et non lieu de pouvoir.

Mémoire d’une persécution et d’une lutte,

Mémoire d’une exclusion et d’une insurrection,

Rappel de la violence d’une monarchie qui se voulait absolue

Et de la rébellion légitime qui l’a faite trembler.

Oui, nous sommes rassemblés en ce lieu,

Or nous vivons dans un autre temps.

Nous voici désormais en République, en démocratie.

Nous ne risquons plus, maintenant, la prison, les galères,

Les massacres des assemblées surprises.

Nous n’avons plus besoin d’écrire " Résister " sur les murs de la tour de Constance.

Le temps de la Révocation de l’Edit de Nantes est fini,

Fini de façon irréversible.

Nous respirons grâce à son opposé.

1905 est l’exact contraire de 1685.

La loi de séparation assure la liberté de conscience,

Elle garantie le libre exercice du culte.

Elle ne reconnaît, n’officialise, aucun culte

Ce qui lui permet de les respecter tous.

Cette loi de 1905, nous en sommes fiers

Nous figurons, cela vient de nous être rappelé, parmi ses principaux auteurs.

Toilettée ou identique, peu importe, nous sommes tous prêts

A défendre ses principes essentiels

Et nous vivons à l’aise dans la laïcité

Alors, aujourd’hui, quelle est notre fidélité ?

Aujourd’hui, quel est le message du Désert ?

Quel sens trouver à la différence protestante ?

Et même, question impertinente : être protestant revêt-il encore un sens ?

Désormais, notre tache est physiquement moins dangereuse,

Mais peut-être, par la même, intellectuellement plus subtile.

Il nous faut, de concert, témoigner notre reconnaissance,

Une reconnaissance active,

Et faire preuve de vigilance.

Savoir entrer si, parfois, nécessité s’en fait sentir,

Dans une nouvelle résistance.

En ce 4 septembre,

Jour où la République a été refondée

La reconnaissance active est notre premier mot d’ordre,

Notre premier élan.

Reconnaissance envers la République qui nous permet de croire ce que nous voulons

Et de pratiquer ce que nous croyons.

Elle nous le permet,

Et le permet à tous.

Car l’inverse de la persécution des protestants,

Ce n’est pas la liberté des protestants

Mais la liberté de chacun.

Et la liberté de celles et ceux qui croient autrement que nous,

La liberté de celles et ceux qui ne croient ni à Dieu ni à Diable,

Cette liberté là, nous est aussi chère,

Aussi précieuse, aussi attachée à notre cœur et à nos tripes,

Que notre propre liberté.

Le Mas Soubeyran possède un autre nom ;

Le Mas Soubeyran se nomme Le Chambon-sur-Lignon,

Comme le Chambon se nomme Mas Soubeyran.

Il s’agit d’un seul et même lieu.

Lieu de résistance, d’accueil, de justice.

Lieu qui est terre de toute personne dont la liberté est ou serait menacée.

Mas Soubeyran, Chambon-sur-Lignon, lieux de mémoire, par excellence, de la République,

Lieux de rappel de ce contre quoi elle s’est fondée,

Lieux de souvenance de ce qu’il lui faut toujours combattre pour rester elle-même.

Notre reconnaissance active

Consiste donc d’abord à être, avec les autres,

Parmi les autres,

Et sans chercher de visibilité particulière,

Dans les rangs des défenseurs

D’une égale liberté fraternelle.

Notre reconnaissance active

Consiste aussi en une citoyenneté au quotidien,

Sans tapage ni éclat,

Où nous nous montrons fidèles dans les petites choses.

Aptes aux accommodements quotidiens du vivre-ensemble,

Respectueux de nos devoirs autant que défenseurs de nos droits.

Mais si notre civisme devenait conformisme,

Si notre tranquillité se muait en indifférence

Alors nous aurions déserté le Désert

Et notre présence, ici, en ce lieu, aujourd’hui 4 septembre,

Ne serait que sinistre farce.

Il est un mot très protestant, celui de Réveil

Réveil d’une foi devenue tiédeur, évidence ou routine ;

Réveil de convictions assoupies.

Réveil de la satisfaction béate d’une réussite équivoque ;

Réveil de la douceur trompeuse d’une normalisation rampante.

Le protestantisme n’est vivant

Que si, d’un même mouvement, il se souvient et il se réveille.

On le croyait repu, satisfait, endormi ;

Or il ne sommeillait que d’une oreille,

Et on le retrouve debout quand on se le figurait avachi.

Car ce Désert est l’écho d’un autre Désert

Celui où a retenti une parole qui libère.

Cette glorieuse liberté où si tout n’est pas utile, tout est permis.

Un seul interdit, un seul : l’idolâtrie.

C’est pourquoi le protestantisme a théologiquement besoin de la laïcité

Les protestants partagent l’humaine condition

Comme toute collectivité, tout groupe, ils se croient souvent les meilleurs

Ils vivent leur protestantisme comme un mérite

Ils se justifient par le fait même d’être protestants.

La laïcité constitue alors un rappel salutaire

Oui, salutaire dans le sens fort du terme.

Elle ramène le protestantisme à sa juste place.

Le protestantisme n’est qu’un groupe parmi d’autres,

Il n’est pas porteur d’une parole autoritaire ;

Il n’a de sens qu’en dialogue avec les autres.

Un dialogue, pas seulement avec ceux qui chantent le " Veni creator ",

Pas seulement avec d’onctueux prélats en dentelle enrubannée.

Mécréants, esprits forts, impies, sceptiques, voila d’indispensables interlocuteurs.

La laïcité laïcise à salut le protestantisme

Elle empêche toute idolâtrie communautaire.

Ce n’est pas seulement par civisme républicain qu’un protestant est laïque,

C’est aussi, c’est surtout,

Parce qu’il doit être laïque pour rester véritablement protestant.

Mais si le protestantisme a un besoin vital de laïcité,

En France de l’intérieur, en Alsace-Moselle, Outre-mer

Et partout de par le vaste monde,

La laïcité républicaine, la laïcité française

Peut s’enrichir aussi de la petite musique protestante.

Car ce n’est nullement la monarchie que combattaient les Camisards,

Il existait déjà des monarchies constitutionnelles, tolérantes.

Il existe aujourd’hui des monarchies démocratiques.

Non, ce qu’ont affronté nos ancêtres spirituels,

C’est la monarchie absolue, la monarchie Dieu.

" Une foi, une loi, un roi " : le christianisme semblait premier ;

Mais ce christianisme absolu s’avérait négation de toute espérance, de tout amour.

Nulle place faite au doute, à l’erreur, à l’hérésie :

Christianisme de contenu dans une forme idolâtre.

La République, elle-même, peut se transformer en République absolue

La laïcité risque toujours se sacraliser.

Le péril existait déjà, à la veille de 1905,

Clemenceau le dénonçait au Sénat :

" Pour éviter la congrégation, nous faisons de la France une immense congrégation "

Et il ajoutait :

" La poursuite de l’unité par le dieu, par le roi, par l’Etat nous hante :

Nous n’acceptons pas la diversité dans la liberté. "

Les protestants de l’époque ne sont pas restés muets

Ils ont réclamé, ils ont obtenu, que la laïcité se laïcise.

Alors, la même fidélité, la même vigilance doivent être nôtres

Filles et fils des Camisards, comme des protestants de 1905,

Nous sommes appelés à combattre toute absolutisation ;

Absolutisation souvent si insidieuse, feutrée, sournoise

Qu’il semble ridicule de prétendre l’apercevoir.

Elle se trouve pourtant présente,

Dés que nous idéalisons la République

Et la mettons sur un trône,

Abandonnant notre esprit critique

En prétendant que les autres pays ne nous comprennent pas

Alors que, tout simplement, ils ne sont pas d’accord avec nous.

Elle est pourtant présente

Dès que nous considérons la laïcité comme une " exception française ",

Comme si nous étions, comme si nous pouvions être,

Universels à nous tout seuls.

Souvent, trop benoîtement intégrés, nous ne voulons ni le voir ni le savoir.

Et, tout à coup, l’absolu s’explicite,

Devient boomerang :

En février 2005,

Sous le couvert d’ordre public républicain,

Un républicain absolu, un maire mal sorti du totalitarisme,

Empêche, interrompt, à Montreuil, une paisible assemblée,

Un culte de louange et d’adoration,

De sœurs et frères haïtiens, antillais, africains,

Les élevant, par son viol spirituel, à la dignité de Camisard.

En cette année 2005, le Mas Soubeyran s’appelle aussi Montreuil,

Le Désert revêt un visage de banlieue.

Et, sous le beau nom de laïcité, se cache la permanence du gallicanisme,

Ce religieusement correct qui sévissait sous l’Ancien Régime,

Que la République peine à abandonner,

Pénalisant ainsi les membres des minorités.

A tout prendre, " Résister " n’est en rien un mot d’ordre périmé

Même si la résistance est aujourd’hui démocratique, pacifique.

Les protestants doivent proclamer qu’une République absolue n’est plus une République laïque

Que le cléricalisme peut prendre mille formes.

Nous devons le dire, haut et fort, dans l’espace public ;

Réclamer inlassablement le droit commun pour tous.

Nous devons également résister contre nous-mêmes :

En chacun sommeille un petit monarque, un petit clerc, un petit tyran.

Le Réveil sonne alors aussi fortement que les trompettes de Jéricho,

Pour abattre les tours,

Abattre les murs,

Et faire resurgir l’écoute attentive du Désert.

Jean Baubérot

 
 
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