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Le Mas Soubeyran
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Jean-Paul CHABROL

Le prophétisme cévenol de 1685 à 1702

A sa traduction du Théâtre sacré des Cévennes - cette émouvante “ bible ” du prophétisme languedocien - le prophète anglais John Lacy a donné un beau titre, celui qui exprime peut-être le mieux l’essence même de ce phénomène bouleversant : A Cry from Desert, un “ cri jailli du Désert ”, ce tragique désert cévenol où “ Dieu faisait crier les pierres ” selon Claude Brousson. En effet, en ces années de misère et de crise qui signent le crépuscule du règne de Louis XIV, une parole inouïe et radicale se déploie à travers les Cévennes traumatisées par la Révocation de l’Édit de Nantes. Cette parole véhémente est celle des petits prophètes qui se sont multipliés en Languedoc oriental depuis 1688. Né cette année-là en Dauphiné, ce prophétisme juvénile franchit le Rhône pour gagner, par violentes bouffées successives, le Vivarais, les garrigues subcévenoles, les basses puis les hautes Cévennes. Cette parole torrentielle, comme si elle ne se suffisait pas à elle-même, est accompagnée d’une gestuelle stupéfiante qui dérange encore de nos jours. Les petits prophètes soupirent, gémissent, sanglotent, versent des larmes qui sont parfois de sang au grand étonnement des témoins. Ils frémissent ou tremblent de tous leurs membres. Au terme de brutales secousses, ils tombent fréquemment à la renverse. D’autres restent parfois au sol comme morts pendant de très longues minutes.

I. Qui sont ces gens singuliers qui s’expriment ainsi par le verbe et par le corps ? Qui sont ces exaltés qui enfièvrent les Cévennes ? A l’exception de quelques nourrissons et d’une poignée de vieillards, les prophètes sont dans leur grande majorité des jeunes gens - des filles et des garçons- qui appartiennent à la génération née en deçà et au-delà de la funeste année 1685. Cette génération n’a pas connu l’encadrement religieux et moral des consistoires et des pasteurs. Forcée de fréquenter les petites écoles catholiques et d’aller, sous la contrainte, à la messe, cette génération vit très mal l’hypocrisie qui consiste à être catholique le jour et protestant la nuit. Un prophète camisard a très bien souligné le trouble suscité par ce double jeu honteux. Il écrit : “ Forcé par les uns, dès mon enfance, à fréquenter les messes, et instruit autrement par mes parents […] ma première jeunesse se passa […] ainsi dans l’embarras de je ne sais quels doutes ”. Ces jeunes filles et ces jeunes garçons sont des gens de peu, des pauvres pour le plus grand nombre : bergers, bergères, brassiers, fileuses, cardeurs… Pour les personnes de qualité, les puissants et les dominants, les prophètes sont des gueux, un ramassis de gens sans aveu, une vile populace de rustres illettrés qui ose se piquer de religion et défier les représentants du Roi. Face au déconcertant comportement des petits prophètes, les bons Messieurs et les bonnes âmes, catholiques et protestants confondus, s’émeuvent, se récrient, se scandalisent. Certains se gaussent et ironisent facilement sur les postures de ces enfants ou de ces adolescents emportés par leur enthousiasme religieux. A l’unisson, ces beaux esprits si raisonnables ne sont pas avares de qualificatifs. Sous leur plume, les prophètes sont des imposteurs, des simulateurs, des comédiens, des fous et des malades. D’autres fantasment sur une “ Fabrique des Prophètes ” qui n’a, bien entendu, jamais existé. D’aucuns comparent les inspirés à des bêtes qui hurlent comme des loups ou aboient comme des chiens. En un mot, bref et sans appel, et qui fera fortune : ce sont des fanatiques. Plus tard, on écrira des “ fous de Dieu ”. Et voilà l’inspiration décrite comme un fanatisme sans cesse renouvelé, une épidémie aussi redoutable que la peste. Au refuge, le prophétisme provoque de véhémentes polémiques théologiques. Mais à l’exception notable de Pierre Jurieu et de Claude Brousson, la majorité des ministres manifeste “ une réprobation dédaigneuse et obtuse ” (E. Labrousse) à l’égard des enfants prophètes.

II. Que disent ces gens du peuple avec leurs pauvres mots prononcés en un français maladroit ? Que signifie cette religiosité émotive, pathologique, qui alarme les “ puissances ” du Languedoc et chagrine le Refuge ? Quel sens donner à cette formidable prise de parole collective qui embrase le pays cévenol de la Plaine à la Montagne ? Puisant par bribes dans les Écritures et les sermons des prédicants (François Vivent, Jean Roman, Claude Brousson pour ne citer que les plus célèbres), influencés par les lettres pastorales de Pierre Jurieu, les petits prophètes portent la parole biblique jusqu’à l’incandescence. Dans cette langue sacrée, rustique, emplie de formules extraites de l’Ancien Testament, se lisent la punition, la douleur, la fureur, le désespoir et l’espoir. Ces citations bibliques hachées, ces corps adolescents secoués de spasmes, ces visages torturés et inondés de larmes sont aussi une manière de combler le vide spirituel créé par la désertion des ministres, de combler aussi la distance culturelle qui séparait le peuple de ses minces élites. On est en effet loin, très loin du raffinement théologique, des beaux sermons ampoulés, de la rhétorique brillante et ciselée qui a marqué la littérature classique du XVIIème siècle. A travers ce langage singulier et brutal, c’est la culture religieuse du pauvre qui s’exprime sans fard. Sans équivoque aucune, elle témoigne d’un attachement viscéral à Dieu et à la foi des ancêtres. Ayant pour mémoire l’errance d’Israël dans le Désert, les inspirés ne cessent de crier - dans un parler biblique chaotique - “ l’essentielle blessure dont les huguenots sont à la fois victimes et coupables ” (D. Vidal). Pour comprendre l’origine de cette douloureuse et profonde blessure, il faut se souvenir de la tentative - totalitaire avant l’heure - de Louis XIV d’anéantir non seulement une foi mais aussi une culture façonnée par plus d’un siècle de calvinisme. N’oublions pas les temples détruits et rasés, les pasteurs contraints à l’exil, les cultes et les livres saints interdits. C’est en effet tout l’appareil ecclésiastique qui est détruit en l’espace de quelques semaines et, par voie de conséquence, c’est toute l’armature sociale qui s’effondre laissant le champ libre à ce déferlement de paroles sans précédent. N’oublions pas l’incroyable violence qui s’exerce contre un peuple désarmé et démuni : les brutalités des soldats, le pays mis en coupe réglée, l’exil et le bannissement, les prisons et les galères, les pendaisons, les corps démembrés sur la roue et livrés ensuite au bûcher ! C’est dans ce contexte de crise marquée par la perte des repères identitaires que jaillit la parole dolente des prophètes, “ ces pierres que Dieu fait crier dans le désert ”.Elle dit d’abord le refus d’un anéantissement annoncé sinon programmé. Elle est l’expression d’une forme d’insoumission inédite. Ce désastre sans pareil interpelle la génération des inspirés. Prédicants et prophètes trouvent une explication aux malheurs endurés dans les tribulations et les épreuves du peuple hébreu à sa sortie d’Egypte. Tous savent que le peuple d’Israël, dans sa longue errance à travers le Sinaï, a été souvent châtié par Dieu pour sa désobéissance, son infidélité et son idolâtrie. Les prophètes connaissent par cœur les malédictions promises à un peuple impie. N’ont-ils pas lu dans le Deutéronome, ou entendu dans les Assemblées, cette question que des enfants pourraient un jour adresser à leurs parents punis par Dieu : “ pourquoi l’Éternel a-t-il ainsi traité votre pays ? pourquoi cette ardente, cette grande colère de Dieu ? ”. Pourquoi les huguenots français sont-ils, eux aussi, châtiés par Dieu ? Les inspirés endossent le malheur et l’humiliation de leurs parents et de leurs grands-parents qui ont brutalement et massivement apostasié en 1685. Cette abjuration collective a développé au sein de la population nouvellement convertie un formidable sentiment de culpabilité dont on a du mal aujourd’hui à mesurer l’ampleur et la profondeur. Ce sentiment, le discours des prophètes le traduit à sa façon en martelant : l’affliction, la honte, la souillure, la corruption, la perdition. Jusqu’à l’obsession voire la névrose, l’expressionnisme convulsif des inspirés exprime la faute et le péché. D’où à travers les transes, ces lancinants et lugubres appels à la repentance, à la pénitence et à la miséricorde. Abraham Mazel, dans ses mémoires dictées à Londres, se souvient de ces imprécations et de ces injonctions qui ravivaient la brûlure de l’apostasie et de la faute : “ Amendez-vous, repentez-vous, n’allez plus à la messe, renoncez à l’idolâtrie ! ” . Toutefois, le discours prophétique n’est pas un repli morbide et suicidaire sur le malheur et la souffrance, ni même une résignation. Il exprime aussi une espérance. Les inspirés - à la suite des prédicants - savent que Canaan est proche, que la délivrance succédera aux épreuves. Cette identification à “ Israël selon l’esprit ” se double d’une lecture apocalyptique de l’histoire immédiate et cruelle vécue par les huguenots. La parole des prophètes se repaît, toujours par fragments et non sans déformations, des spéculations eschatologiques, millénaristes, de Pierre Du Moulin et de Pierre Jurieu qui annoncent dans leurs écrits diffusés en Cévennes, la délivrance prochaine de l’Église, la ruine de Babylone, le châtiment de Pharaon autrement dit Louis XIV. Ici et là, des inspirés annoncent même l’imminence de “ la fin du monde et de la dernière heure ”. Mais dans l’espérance inquiète de cette délivrance, la répression royale ne faiblit pas bien au contraire. Elle exaspère de plus en plus une population cévenole opiniâtre qui crie partout dans les réunions au Désert que “ Dieu la vengera ”. C’est à partir de l’automne 1701 que le prophétisme se répand dans les hautes Cévennes, une région où depuis 1686 se singularise par son zèle répressif un certain Abbé du Chaila. Entre Aigoual et Bougès, apparaissent de nouveaux prophètes, des vagabonds de Dieu qui ne cessent de tenir, au péril de leur vie, des assemblées religieuses malgré les rigueurs du climat et une répression toujours plus sanglante. Parmi eux, Françoise Brès du Pont de Montvert, Henri Castanet de Massevaques, Esprit Séguier du Magistavols. En l’espace de quelques mois, de janvier à juillet 1702, le phénomène prophétique enfle dans une étrange atmosphère de fin du monde et de grande colère. Plus grave, les inspirations des prophètes se radicalisent et se chargent d’une “ énergie vengeresse ” (Charles Bost) inquiétante pour l’avenir. Désormais, les ombrageux prophètes des hautes terres sont fermement décidés à délivrer l’Église comme le rappelle la célèbre vision d’Abraham Mazel des “ grands bœufs noirs qui mangeaient les choux du jardin ”. Au mois de juillet 1702, au sommet du Bougès, nouvel Horeb, les inspirés se muent en “ instruments de la vengeance de Dieu ” (Ph. Joutard). Le meurtre rituel de l’Abbé du Chaila marquait le début de la guerre des Camisards, une guerre menée de bout en bout par des prophètes armés…

Jean-Paul CHABROL, Barre-des-Cévennes, août 2001.

 
 
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