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Le Mas Soubeyran
30140 MIALET

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Ouverture :

Tous les jours du 1er mars au 30 nov.
de 9h30 à 12h00
et de 14h00 à 18h00

en juillet-août, tous les jours
de 9h30 à 18h30

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tél +33 (0)4 66 85 02 72

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Laurent THEIS - Président de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français

D’un anniversaire à l’autre : guerre des Camisards (1702) et Société de l’Histoire du Protestantisme Français (1852).

Quoi de plus réconfortant, quoi de plus impressionnant aussi, que d’accueillir chez soi un rassemblement de frères et d’amis si nombreux et en un semblable jour ? Tel était bien le sentiment éprouvé et exprimé à cette place même par mon prédécesseur Frank Puaux, avec des mots poignants, lorsque, le 24 septembre 1911, il présidait la cérémonie d’inauguration du Musée du Désert. Comme quelques-uns sans doute ici, j’ai connu dans ma jeunesse des personnes ayant assisté à cette journée. Elles en avaient conservé la mémoire vive, parée peut-être du tendre et fervent prestige des moments forts de l’existence. N’est-ce pas au reste ce qui demeure, chez chacun de nous, de sa première participation à cette assemblée ? Celle dont je parle s’est tenue voilà plus de quatre-vingt dix années, et pourtant c’était hier ; et pourtant c’est devenu aujourd’hui un moment d’histoire, celle des Églises issues de la Réforme de langue française. La mémoire, l’histoire. Le temps de l’une, son territoire et son expression, ne coïncident pas avec ceux de l’autre. Celle-ci requiert de la distance et de la raison, celle-là, plus singulière, tire ses images du cœur. Comment alors les faire concourir toutes deux à la reconstitution de la vérité ? Commémorer n’est-il pas une façon commode de se dispenser de comprendre ? Cette question, les douze fondateurs - un beau chiffre où le hasard prend l’aspect de la Providence - de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français, en mai 1852, se la posèrent aussitôt, et leurs successeurs plus encore. A l’heure où nous célébrons le cent-cinquantenaire de notre Société, songeons que précisément cent-cinquante années séparaient nos devanciers eux-mêmes du déclenchement du mouvement camisard, en juillet 1702. Cette symétrie, si fortuite soit-elle, donne à réfléchir. Nombre de protestants français, voilà un siècle et demi, avaient accès au souvenir direct de l’époque du Désert, soit qu’enfants ils en eussent connu les derniers moments, moins rudes assurément mais tout aussi saisissants que les premiers, soit plus souvent que leurs parents les leur eussent racontés pour les avoir vécus, comme l’avait fait pour le nîmois François Guizot, président d’honneur de notre Société dès sa création et lui-même petit-fils d’un pasteur de l’Église sous la Croix, sa propre mère. Cependant ce souvenir-là, et davantage encore celui du passé réformé plus lointain, était demeuré pendant longtemps à l’état de récits, sans être transformé en véritable histoire par le travail savant, par la recherche et l’étude des documents originaux. Alors que, depuis le Concordat et les articles organiques de 1802, dont le bicentenaire passe cette année un peu inaperçu, les protestants avaient réintégré de plein droit la communauté nationale, et s’engageaient avec dynamisme dans la construction de la France moderne, leur passé leur demeurait largement étranger, et eux-mêmes encouraient, de la part d’adversaires longtemps pugnaces, le soupçon de demeurer des étrangers dans leur propre pays. La fondation de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français devait répondre à ce besoin d’identité, en établissant que l’histoire de la Réforme était partie intégrante, et non la moindre, de celle de la France tout entière, et qu’elle n’en offrait pas les chapitres les moins glorieux ou les moins édifiants. "Nous nous proposons", déclarait dès juin 1852 Charles Read, premier président de la Société, "de mettre en lumière les archives, jusque là si peu ou si mal tenues, de notre France protestante, et de rappeler aux descendants les exemples de fidélité et de désintéressement que leurs pères leur ont légués." Établir l’histoire, raviver la mémoire, le programme était ainsi tracé, et le président Read croyait devoir ajouter : "Trop longtemps l’histoire protestante s’est effacée devant l’histoire catholique. Réveillons-nous !" Ainsi le Réveil, à l’œuvre depuis trente ans dans les églises, était désormais à l’ordre du jour aussi dans le domaine du savoir. On pouvait croire que ce réveil historique et mémoriel allait se saisir en priorité de la guerre des Camisards, de cet épisode de victoire spirituelle au sein de la défaite matérielle qui se prêtait à merveille à l’héroïsation dans le dépouillement, une double figure à laquelle les protestants sont spécialement affectionnés. Il n’en alla pas tout à fait ainsi, et l’histoire dite catholique n’est pas seule en cause. On sait depuis le grand livre de Philippe Joutard que le soulèvement cévenol des années 1702-1704, marqué par la révolte armée contre l’autorité légitime et par ce qu’on appelait alors le fanatisme, fut très loin, au XVIIIe siècle et au début du XIXe, d’attirer la sympathie des esprits éclairés, et même de faire l’unanimité chez les protestants eux-mêmes : Jean Calas était un héros bien plus intéressant qu’Abraham Mazel. Aux assemblées des Enfants de Dieu, suivies de prises d’armes, on préféra longtemps les Églises du Désert, pacifiques et régulières, établies par Antoine Court. Charles Coquerel, qui écrivit leur histoire en 1841, n’a-t-il pas parlé vingt ans plus tôt de "l’ignoble guerre des Camisards" ? On comprend les causes de l’insurrection, mais on en condamne les modalités et on en dédaigne les acteurs. Le retour en force des Camisards passa d’abord par la littérature romantique et romanesque. Les fondateurs de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français n’y étaient guère sensibles. Comment faire de l’histoire avec du sentiment, se demandèrent-ils à leurs débuts ? Jules Michelet leur ouvrit les yeux et leva leur inhibition. Reprenant et amplifiant l’ouvrage pionnier d’un franc-tireur Napoléon Peyrat, paru en 1842, le tome XIV de l’histoire de France de Michelet fait entrer vingt ans plus tard la guerre des Cévennes dans la geste populaire de la France éternelle, et dans sa marche irrépressible vers la liberté et la fraternité. Notre Société s’empare alors d’un sujet qu’elle paraissait redouter jusque là, sa revue se gonfle d’articles et de documents non seulement sur les Camisards, mais en leur faveur, et son président s’écrie en 1863 : "Nous sommes, nous aussi, des belligérants ! Nous avons levé l’étendard contre les fauteurs de mensonges ! Cet étendard, c’est celui d’une guerre sainte, d’une croisade légitime." Mots imprudents sans doute de la part du responsable d’une société savante, mais qu’appelait à l’époque la réhabilitation des vaincus de l’histoire et surtout des victimes de l’oubli ou du dénigrement. "Dans certaines bouches", rappelait ici même André Chamson en 1935 encore, "le mot de camisard reste une insulte". C’est alors que notre Société d’histoire prit le chemin des Cévennes. A l’automne de 1879, notre secrétaire général Jules Bonnet, en visite dans la région, découvre le Mas Soubeyran. "M. Laporte, diacre de l’église de Mialet, nous fait dignement les honneurs de la maison. C’est un bâtiment d’un étage et de médiocre étendue, mais antique d’aspect." Jules Bonnet s’émeut d’apprendre que le dernier des Laporte est menacé de devoir vendre la maison de son ancêtre Roland désormais tenu pour un héros. Dès 1880 une souscription est lancée, à laquelle le premier à répondre est Napoléon Peyrat, pour la somme non négligeable de 20 F. La Société de l’Histoire du Protestantisme Français, dont l’assemblée générale s’est transportée ici dès 1883, devient ainsi propriétaire de ce petit coin de terre cévenole chargé de souvenirs. "La maison de Roland, déclare le président de Schickler, appartient maintenant, d’une manière définitive, au protestantisme français, et c’est au vénérable descendant des Camisards que nous en avons naturellement confié la garde." Ainsi notre Société, dans un mouvement convergent conforme à sa vocation, réunissait pour la première fois en un même lieu la mémoire et l’histoire du protestantisme, se fécondant l’une l’autre sans se confondre. Trente ans plus tard, dans le même esprit, naissait le Musée du Désert. Le jour de son inauguration, rapporte un témoin, des drapeaux français pendaient des branches des châtaigniers vers lesquelles montaient les prières et les cantiques de la foule. N’était-ce pas accomplir enfin, sur le lieu où il vécut et presque avec les mêmes mots, l’espérance exprimée par Pierre Laporte, dit Roland, le 13 août 1704, veille de sa mort ? "Mon but n’est autre que de soutenir la gloire de Dieu, en soutenant ma chère religion et patrie."

 
 
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