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Le Mas Soubeyran
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Philippe de ROBERT - Professeur à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg

C’est vrai, ils ont commencé par tuer un prêtre, ils ont brûlé des églises, ils ont détruit des villages, ils ont pratiqué des exécutions sommaires. Les camisards n’étaient pas des saints. Ils ne seront pas justifiés par leurs oeuvres. Ce faisant, ils ne sont pas en mauvaise compagnie. Tant de meurtriers, de violents, de révoltés, tant de minorités rebelles à travers le monde et au cours de l’histoire, de Spartacus à Che Guevara., qui se sont battus avec le même acharnement sont aujourd’hui salués comme des héros. Oui, les camisards étaient des terroristes, mais comme l’étaient il y a une soixantaine d’années, dans le discours de l’occupant, ceux que nous appelons résistants ou maquisards. Et les Israélites eux-mêmes, en qui la Bible voit le peuple élu de Dieu, ont fait preuve souvent de la même violence : que ce soient les troupes populaires du temps des Juges, les armées régulières du temps des rois, les guérilleros de Judas Maccabée ou les bandes armées des Zélotes. Si l’on ne rendait hommage qu’aux parfaits non-violents, aux seuls apôtres de la paix, à ceux qui ont supporté sans broncher les pires injustices, à ceux qui les ont tolérées, avec ou sans états d’âme, quand elles frappaient leurs voisins, aux parfaitement soumis¬ - qui deviennent parfois les totalement indifférents - notre histoire serait bien fade. Si elle a du sel, si elle a du nerf, si elle a du sens, c’est parce que certains n’ont pas reculé devant le geste nécessaire, fut-il violent, parce que certains n’ont pas renoncé à la parole indispensable, dut-elle troubler l’ordre public. Parce que des opprimés, en se défendant les armes à la main, ont affirmé les droits de l’homme, et que des prophètes, en combattant les idoles, ont rappelé les droits de Dieu. Parce que des prisonniers ont été libérés de diverses Bastilles, et que parfois les tables des marchands du Temple ont été renversées. Les camisards avaient manifestement la conviction de mener une guerre sainte, au sens où Dieu lui-même les y aurait encouragés et dans laquelle il les aurait conduits par des révélations privées de type charismatique. On le voit bien dans le Théâtre Sacré des Cévennes : "Ce sont nos inspirations, affirme Elie Marion, qui nous ont mis au cœur de quitter nos proches et ce que nous avions de plus cher au monde, pour suivre Jésus-Christ et pour faire la guerre à Satan et à ses compagnons. Ce sont elles qui ont donné à nos vrais inspirés le zèle de Dieu et de la religion pure (…. ) Ç’a été uniquement par les inspirations et par le redoublement de leurs ordres, que nous avons commencé notre sainte guerre. Un petit nombre de jeunes gens simples, sans éducation et sans expérience, comment auraient-ils fait tant de choses, s’ils n’avaient pas eu le secours du Ciel ?" (Théâtre Sacré -ThS- p.138). C’est également la certitude d’Abraham Mazel : "Il est vrai, nos ennemis étaient en grand nombre, et nous, nous n’étions qu’une petite poignée de gens. Ils avaient des chevaux et des chariots, de l’or, des armes et des forteresses ; et nous, on le sait, ces secours nous manquaient. Mais, je l’ai déjà dit, l’Éternel des armées était notre force. Que toute la terre le sache, c’est Dieu, Dieu lui-même, son conseil et son bras qui ont opéré ce que 1’esprit humain ne saurait comprendre" (ThS p.l46). Comme on le voit, les insurgés des Cévennes reprenaient le langage, et les thèmes de la Bible, mais de plus leur tactique militaire elle-même s’inspirait en bien des points de celle des guerriers de l’ancien Israël. Comme ceux-ci poussaient un cri de guerre en s’élançant au combat, les camisards entonnaient un psaume qui jetait la stupeur, et parfois la terreur, chez 1’adversaire. Et de même que les Hébreux consacraient à Dieu leurs conquêtes par la règle de l’interdit, les camisards s’interdisaient le pillage : "Notre devoir, expliquait Élie Marion, était de détruire les ennemis de Dieu, non de nous enrichir de leurs dépouilles" (ThS p. 138). Si cette piété guerrière s’inspirait de l’Ancien Testament, et en particulier des livres des Maccabées, alors bien connus des protestants, où l’on célèbre une révolte provoquée elle aussi par la persécution religieuse, les camisards n’en pratiquaient pas moins le Nouveau Testament. Leurs inspirations prophétiques sont analogues à celles que rapporte le livre des Actes, l’attente d’une intervention divine a ses racines dans 1’Apocalypse (interprétée il est vrai par Jurieu), la célébration de la Cène au désert se réfère aux récits de la Passion comme à l’enseignement de saint Paul (l Cor , 10-11), et même la soumission aux autorités qu’ordonne ce dernier (Rom 13, 1-5) se traduit chez eux par un indéniable légitimisme monarchique tempéré seulement par la maxime de saint Pierre : "Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes" (Actes 5, 29). Il serait donc simpliste d’opposer une violence camisarde inspirée de l’ancien Israël à un refus de la violence inspiré de l’évangile. On présente trop souvent le Dieu de l’Ancien Testament comme un Dieu de colère : guerrier, violent, cruel, méchant, que l’on oppose au Dieu d’amour et de pardon du Nouveau Testament. Nous connaissons, par cœur ce refrain, constamment repris depuis l’antiquité chrétienne et les spéculations de Marcion. Il ne doit pas nous impressionner, parce qu’il est mal fondé, fruit d’un préjugé idéologique plutôt que d’une lecture attentive de l’ensemble des textes bibliques. Pour n’évoquer que quelques-uns d’entre eux, on voit dès l’Ancien Testament l’Éternel se révéler comme un "Dieu miséricordieux et compatissant" (Ex 34, 6), qui veut faire alliance avec toute 1’humanité (Gen 9, 11-13), qui brise l’arc de guerre et annonce la paix aux nations (Za 9, 10). Et dans le Nouveau Testament, si Jésus appelle à l’amour des ennemis (Mat 5, 44), la violence n’en est pas moins présente et reconnue. Quand il dit à Pierre : "Remets ton épée au fourreau" (Jean 18, 11), cela implique d’abord que le premier des disciples, et d’autres avec lui, accompagnaient leur maître avec une épée au côté, sans que celui-ci y ait jusque là trouvé à redire. Et surtout, en cet instant-là, ce n’est pas une non-violence de principe qui s’exprime, mais la volonté que s’accomplisse la prophétie de la Passion : Le Fils de l’homme doit être livré aux mains des pécheurs (Mt 26, 45). Plus nettement, lorsque saint Paul enseigne aux Romains que ce n’est pas en vain que le magistrat porte le glaive (Rm 13, 4), il reconnaît bel et bien l’exercice d’une violence légitime : punir celui qui fait le mal et l’empêcher de récidiver. Et d’ailleurs, ce sont bien certains passages du Nouveau Testament, interprétés par les Pères de l’Église, qu’invoquaient les adversaires des camisards pour justifier non seulement la violence exercée par l’État pour maintenir l’ordre mais aussi exercée par l’Église pour extirper l’hérésie, comme l’avait dénoncé Pierre Bayle dans son Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus Christ : contrains-les d’entrer. Il ne serait donc pas juste de considérer que les camisards ont pris les armes de façon irréfléchie et sans problème de conscience : héritiers d’une catéchèse réformée qui avait amplement fait place à ce débat, conscients des exigences de l’évangile, mais acculés à l’autodéfense, leur recours à des inspirations prophétiques implique précisément qu’ils se jugeaient eux-mêmes dans une position exceptionnelle, et donc discutable. Ils sont loin d’être les seuls à avoir affronté de tels débats de conscience, et je voudrais pour terminer évoquer trois témoins, trois chrétiens protestants du XXe siècle qui se sont trouvés dans la situation d’avoir recours à la violence de façon délibérée, par motif de conscience, et que ce choix a conduits à la mort. Le premier est allemand. Pasteur et théologien luthérien, Dietrich Bonhoeffer s’est opposé très tôt à l’idéologie nazie en animant l’Église confessante, puis a décidé de se joindre à la résistance politique et en particulier au complot organisé autour de l’amiral Canaris pour l’élimination d’Hitler. Arrêté bien avant l’attentat manqué du 20 juillet 1944, il a été exécuté au camp de Flossenbürg le 9 avril 1945. Conscient du problème que posait l’assassinat d’un chef d’État, il avait expliqué dans son Éthique que "l’action responsable comporte la disposition à assumer la faute", et qu’elle "constitue un risque libre ; elle n’est justifiée par aucune loi, elle renonce à toute auto-justification valable, à la connaissance dernière du bien et du mal. Le bien en tant qu’acte responsable s’accomplit dans l’ignorance du bien, dans l’abandon de l’acte nécessaire, et pourtant libre, à Dieu qui regarde les cœurs, pèse les actes et dirige l’histoire." (p.203). Les deux autres témoins sont des réformés français, des enseignants laïques. Jacques Monod, professeur de lettres supérieures au lycée de Marseille, s’engage dans le mouvement de résistance "Combat" puis rejoint les maquis de la Lozère, où il trouve la mort le 20 juin 1944. Il avait adressé une lettre à ses proches : "Je demande à Dieu maintenant qu’il me pardonne mes fautes, et cette décision que je prends librement aujourd’hui ; car, je le sais, le recours à la violence a besoin d’être pardonné. Mais je pars sans haine, et convaincu que nous, chrétiens, n’avons pas le droit de laisser les seuls incroyants offrir leur vie, au nom d’un simple idéal politique, dans une lutte où sont engagés, avec le sort de la nation, le sort de l’Eglise et le destin spirituel de nos enfants" (p.389). Etienne Saintenac, professeur de philosophie au lycée de Nîmes, devenu chef des Mouvements Unis de Résistance du Gard, est arrêté et déporté à Neuengamme où il périt dans des circonstances tragiques le 3 mai 1945. Il avait laissé des poèmes, dont un est consacré aux camisards et débute ainsi :

Nous avons combattu pour le Dieu de colère Pour le Dieu des armées qui lutte sans répit Pour l’aride vallée et pour notre chaumière Pour le sol malheureux aux sommets décrépits. Nous avons combattu pour notre liberté Et pour la vérité des Saintes Écritures. Nous avons longuement éprouvé des ruptures, L’abandon de nos rois, notre champ déserté, Nos enfants annexés, nos pères aux galères.

On y trouve aussi cette brève "Prière du résistant" : Ayez pitié, mon Dieu, du mal que j’aime faire J’ai la peur de le voir échouer Et je cherche pourtant avec douleur où est Cette joie pure et bonne offerte par vous, Père. Sauvez-moi du malheur et des trop lourds mensonges Et de la fausseté de mon cœur Pardonnez le péché, protégez-moi des songes Affreux, et donnez-moi l’amour et la candeur. (p.139, 141)

De ces trois témoins, aucun, on le voit, n’a eu recours à la violence de gaîté de cœur. En s’engageant sur cette voie, ils se savaient pécheurs, mais ils s’en remettaient au jugement de Dieu et à son pardon, sachant qu’ils ne pouvaient être justifiés par leurs oeuvres mais par sa seule grâce. Les premiers camisards, qui le 24 juillet 1702 sont descendus du Bougès en chantant le Psaume 51, le Miserere, ne pensaient sans doute pas autrement.

 
 
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