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Le Mas Soubeyran
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Ouverture :

Tous les jours du 1er mars au 30 nov.
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en juillet-août, tous les jours
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Yo Ludwig - Pasteur à l’Eglise réformée de Bellegarde-Oyonnax

L’avenir vient d’un long passé

" …Vers la fin de l’année 1699 une poignée de jeunes gens - ils étaient environ une vingtaine, le plus âgé ayant à peine 15 ou 16 ans - se présentèrent devant le portail de l’Eglise de Monteils près d’Alès et se mirent à chanter des psaumes. Le prêtre du lieu les fit chasser de là et avertit leurs parents qu’en cas de récidive, il les tiendrait pour pleinement responsa-bles. Les pères et les mères des jeunes gens leur interdirent à leur tour de tels agissements. L’affaire était close pour une bonne quinzaine de jours jusqu’à ce que les mêmes jeunes se rassemblent à nouveau pour entonner les mêmes chants perturbateurs devant l’Eglise…. "

Voilà ce que l’on peut lire dans un livre publié en allemand sur la guerre des Cévennes et les mémoires d’un ancien garçon-boulanger du nom de Jean Cavalier. (*1)

Quelques garçonnets, à peine sortis de l’enfance, animés par l’élan et l’intransigeance de leur jeunesse et au défi de la sage prudence de leur aînés, manifestent ce que leurs parents ressentent sans doute aussi mais n’osent pas exprimer.

Vers la fin de l’année 1989, quelques centaines de jeunes gens et jeunes filles prient et chantent dans des Eglises de Leipzig et de Berlin, comme ils avaient l’habitude de le faire depuis un bon moment. - Mais lorsqu’ils sortent de ces Eglises en chantant, une bougie à la main, sous le regard des autorités, leurs pères et leurs mères n’étaient plus - j’en suis sûr - d’accord avec l’initiative de leurs rejetons.

Certes, l’histoire ne se répète pas à l’identique. Mais ce qui rapproche les jeunes de Monteils et de Leipzig, c’est peut-être en plus de leur jeune âge, le sentiment aigu du poids de l’injustice et l’accepter sans réagir menace gravement la liberté et la conscience - et voilà ce qui aboutit à cette désobéissance sans compromis, attisée par un vent de fronde.

Un peu plus tard, c’est le tour des adultes. Ce sont les cardeurs, les peigneurs et tisserands - à l’image de Jacques Combassous, facturier en laine, qui entre en scène. Il quitte tout - c’est à dire le peu qu’il a - pour rejoindre un groupe de révoltés qui ne supportent plus la contrainte et l’oppression. C’est le début d’une insurrection, c’est la révolte de ceux sans nom et qui font l’histoire mais auxquels celle-ci ne rend que trop rarement justice - comme l’a fait cependant René Allio dans son film " Les Camisards ". (*2)

Ce qui les anime est bien plus encore que la prise de conscience de l’injustice qui leur est faite ; ce qui les fait se retrouver, c’est la défense instinctive de l’Evangile menacé. Dans la piété populaire, la foi en se faisant camisarde s’est retrouvée protestante.

***

L’Européen convaincu que je suis, nourri - comme tout protestant conscient - des convictions de la Réforme, des idéaux des Lumières, des aspirations des Révolutions européennes, voudrait se rapprocher de ce peuple-là. Je voudrais aussi entrer dans son histoire et faire un peu partie de ces gens-là ; je voudrais également me laisser emporter - dans les limites du raisonnable, bien sûr - par ce courant-là de l’histoire du protestantisme, avec ses éclats de lumière et ses zones d’ombre. C’est mon choix , comme d’autres, réfugiés du Royaume de France ont fait le choix délibéré - et libres de toute contrainte - d’entrer de plain-pied dans l’histoire du Brandebourg, du Kent, de Dublin, du nouveau monde, de l’Afrique du Sud, - Mais pourquoi donc, cette envie, pourquoi cette quête d’une identité qui ne peut être " selon la chair " ? Pourquoi cette recherche de racines sur lesquelles je voudrais greffer mes convictions, ma manière d’être chrétien ?

La visite du Musée du désert - comme d’autres lieux de mémoire - avec un groupe de jeunes ou de moins jeunes venus des pays d’Europe ou d’ailleurs, est révélatrice. Devant la plaque sur laquelle sont inscrits les noms des galériens " pour cause de foi ", nombreux sont ceux qui cherchent la trace d’un aïeul, réel ou imaginaire, " qui a payé le prix fort pour son engage-ment, ses convictions, sa foi ".

Certes, la démarche restera parfois un simple retour à l’histoire pour tenter d’en tirer une gloire présente, la mention de " Huguenot " sur une carte de visite est, certes, encore grati-fiante. Mais cette recherche peut exprimer également, dans le désarroi présent, la quête de repères solides et de certitudes fiables. Elle exprime aussi la recherche de racines : Voyons, si je suis croyant par grâce, et veux participer - par ma propre décision - à l’histoire et au combat de femmes et d’hommes conséquents dans leurs convictions ; je veux faire partie de leur lignée.(*3)

On peut choisir une histoire, la faire sienne, s’y enraciner, comme l’ont fait d’innombrables hommes et de femmes qui sont entrés dans l’histoire de Jésus-Christ et de ses disciples….On peut entrer aussi dans celle du protestantisme français.

Y entrer n’est pas toujours aisé ; nous, les immigrants d’Europe ou d’ailleurs, nous le savons. Nous n’avons pas de nom qui évoque un grand prédicateur du 19ème siècle ou un chef camisard. Nous savons que nous sommes et resterons très vraisemblablement, dans l’histoire, toujours du côté de ceux et de celles dont le nom n’est pas inscrit dans le livre des hauts faits. Mais nous nous savons aussi en compagnie de ceux qui ont fait vivre, qui font vivre et feront vivre cette province de l’Eglise universelle. Notre appartenance à l’Eglise de Jésus-Christ nous pousse à nous insérer dans l’histoire d’une communauté, et nous connaissons la grâce de pouvoir choisir.

Ainsi nos Eglises qui ont été souvent des Eglises d’émigration, doivent rester des Eglises d’immigration, ouvertes aux autres provinces de l’Eglise de Jésus Christ - ou bien elles ne seront pas. Ainsi notre foi se faisant un peu camisarde, s’en trouvera à la fois plus protestante et plus œcuménique.

***

Les Camisards et l’Europe se seraient manqués ; cela est sans doute vrai, mais l’histoire n’est ni terminée ni close. La vie des milliers de résistants en Cévennes et ailleurs ne peut être une vie manquée pour l’Europe, juste parce que les " alliés " d’alors n’étaient pas au rendez-vous.

Une vie serait-elle " pour rien ", juste parce qu’elle a été vécue en dehors des grands courants de l’histoire célèbres et célébrés, loin des événements qui ouvrent l’avenir ?

On a voulu faire croire cela à des millions d’hommes et de femmes des anciens pays socialistes de notre continent. Aucune vie, dans le passé, dans le présent, dans le futur, n’est perdue ou manquée - ni pour Dieu, ni pour l’histoire des hommes.

La vie des Camisards, avec leur histoire faite de lumière et d’ombre, est partie intégrante de l’héritage de l’Europe ; elle est tombée dans le domaine public de notre continent !

Nous savons quel rôle joue l’Esprit dans la spiritualité et dans les combats de celles et de ceux dont nous parlons ici. C’est aussi cet esprit qui, aujourd’hui, nous fait contemporains de tous les témoins, jusqu’à Jésus. C’est lui qui fait de la mémoire des siècles une mémoire vive et vivifiante, et dans la communion au Christ vivant et présent nous sommes faits contemporains de ceux et de celles qui de tous temps ont vécu devant Dieu.

S’il est vrai que les protestants n’ont pas besoin de lieux sacrés, ils ont cependant besoin de lieux de mémoire, de signes bien visibles, de repères, d’orientation. Nous aussi, nous cherchons une identité enracinée dans l’histoire des peuples et du continent. Nous en avons d’autant plus besoin que nous sommes une minorité, moins pour justifier notre existence que pour rendre accessible l’essentiel du message ; pour montrer que le souffle de l’Esprit qui a traversé notre histoire nous anime aussi ; il doit être perceptible pour d’autres.

Nous avons besoin de lieux qui nous permettent les passages sur notre chemin à travers l’histoire : des endroits où l’on reprend son souffle physique et spirituel, là où une communauté chrétienne peut s’arrêter un instant, afin qu’elle puisse décider de son chemin futur, selon la sagesse humaine et dans la confiance en Dieu.

Nous repartons, après une brève halte ; l’histoire continue. Elie Marion, de son exil anglais,

exprime sa déception et sa requête avec les paroles du psaume 60 : " O Dieu, donne-nous secours pour sortir de détresse, car le secours de l’homme n’est que vanité ".

***

Les Camisards et l’Europe se seraient donc manqués, il y a maintenant 3 siècles. Si cette rencontre ne s’est pas faite, l’histoire doit cependant rester ouverte et permettre une place pour d’autres, pour nous aussi.

Le combat des camisards n’est pas perdu, comme le chant des jeunes devant la porte de l’Eglise de Monteils et la lumière des bougies du mouvement insurrectionnel et pacifique de Leipzig ou la mémoire de Jan Palach, jeune résistant de 21 ans et protestant lui aussi, mort dans une rue de Prague, deux décennies plus tôt. Leur message est inscrit dans l’histoire et aussi dans l’histoire de Dieu avec les hommes.

Par leur parole et leur chant, par leur conviction et leurs actes, ils nous appellent et nous disent aujourd’hui :

* Que les craintes devant les problèmes de notre société ne vous paralysent pas : Dieu a son projet avec le monde, et vous y participez * que l’étendue de votre cité toujours plus large et plus oecuménique ne vous effraie pas : Christ vous précède, il y est déjà. * que le désarroi devant l’avenir ne vous afflige pas : l’Esprit Saint est un esprit qui renouvelle et vivifie.

Dans son drame romantique allemand " La fin de la guerre des Cévennes ", le poète Isaak von Sinclair fait dire au chef camisard Roland condamné à mort : " Ce n’est pas ce que l’ennemi nous a opposé, ce ne sont pas ses armes ni ses violences qui nous ont vaincus. Nous nous sommes vaincus nous-mêmes, nous seuls. Tant que nous avons cru à notre propre conscience, nous avons tenu la campagne. A la fidélité, j’avais donné mon cœur et ce n’est pas en vain que je l’avais donné. J’ai retrouvé le bonheur de la fidélité ; et autour de moi, la fidélité se dresse invaincue ".(*4)

Que la mémoire des résistants des Cévennes, en Christ et par l’Esprit Saint soit pour nous source et aliment de notre propre fidélité.

(*1) Joseph Chambon " Der französische Protestantismus", Sein Weg bis zur französischen Revolution, Christian Kaiser Verlag, München, 1939.

(*2)René Allio "Les Camisards" film tourné entre août et octobre 1970 en Cévennes et sorti en 1972. L’action du film se situe entre le 24 juillet 1702 (la mort de l’abbé du Chayla) et le 22 octobre 1702 (la mort de Gédéon Laporte).

(*3) Les enfants d’Abraham cf. Matthieu 3, v.8, Luc 3, v.8

(*4) Isaak von Sinclair " La fin de la guerre des Cévennes " Drame romantique allemand (1806), édition bi-lingue - présentation, notes et traduction de Jean Carbonnier, Les presses du Languedoc, 1993.

 
 
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