Musée du DésertLe MuséeL’HistoireL’assembléeInfo PratiquesActualitésBoutiqueLiens
ok

Le Mas Soubeyran
30140 MIALET

___

Ouverture :

Tous les jours du 1er mars au 30 nov.
de 9h30 à 12h00
et de 14h00 à 18h00

en juillet-août, tous les jours
de 9h30 à 18h30

___

tél +33 (0)4 66 85 02 72

email

musee@museedudesert.com

M. Olivier Fatio - Professeur à la Faculté de théologie de Genève

Gens de peu de mine et imposteurs : quelle réputation pour les Camisards à l’étranger ?

Pour placer les camisards dans l’environnement international de leur époque, un rappel s’impose. Le 1er novembre 1700, Charles II d’Espagne meurt sans héritier direct. Aussitôt Louis XIV proclame roi d’Espagne son petit-fils sous le nom de Philippe V, brûlant la politesse à l’archiduc Charles, fils de l’Empereur Léopold, et au duc de Savoie, autres prétendants sérieux. L’Empire, l’Angleterre, les Provinces-Unies, la Savoie se coalisent contre la France. Commence une guerre interminable - près de 15 ans - la plus dure du règne de Louis XIV, se déroulant sur un théâtre immense : Bavière, Belgique actuelle, Savoie, Espagne, colonies du nouveau monde.

La France y subit au début de graves revers, en particulier en Bavière à la bataille de Blenheim, d’août 1704, gagnée par l’illustre Marlborough et par le prince Eugène de Savoie. Il est vrai que les troupes françaises n’avaient pu compter sur le maréchal de Villars qu’on avait rappelé pour réduire les camisards. Au même moment, les coalisés débarquaient à Gibraltar pour imposer l’archiduc Charles comme roi d’Espagne. En représailles, Louis XIV occupa la Savoie dont le duc, Amédée II, l’avait lâché un an auparavant pour rejoindre la coalition. En octobre 1705, Barcelone capitulait, Charles s’y proclamait roi sous le nom de Charles III. Philippe V et son grand-père prirent six ans pour reconquérir l’Espagne.

Le traité d’Utrecht d’avril 1713 mit fin à cette guerre de Succession d’Espagne, redistribua les cartes en Europe, fixa les Bourbon en Espagne, donna la Belgique, jusqu’alors espagnole, à l’Empire Habsbourg, consacra la suprématie maritime et économique des Anglais et le déclin commercial des Hollandais, fit de la Prusse et de la Savoie des royaumes, etc. Tel est le contexte international dans lequel se déroula la guerre des Cévennes. Les points de contact entre le conflit local et cette grande guerre mondiale sont tardifs, rares et hésitants et n’eurent en définitive que peu d’importance pour les coalisés comme pour les camisards.

On ne retracera pas les opérations camisardes. Un monde de paysans et d’artisans s’ébranla, déçu de la paix de Ryswyck de 1697 qui n’avait pas rétabli l’Edit de Nantes, exaspéré par les brimades de l’intendant Bâville, des évêques et de leur clergé. Nouvel Israël, Gédéon luttant contre les Madianites, le mouvement fut porté par le renouveau du prophétisme dans le Bas Languedoc. Les inspirés prêchent la repentance, annoncent l’effondrement de Babylone ; l’Esprit leur déclare qu’ils sont l’épée de l’Eternel, justiciers au lieu de victimes. Le prophétisme sanctifie la guerre, blanchit la vengeance et justifie la combat pour mettre fin à la persécution et rétablir l’Edit.

Malgré la coïncidence du début de la guerre des Cévennes avec celle de succession d’Espagne, l’étranger n’est pour rien dans l’affaire. Les coalisés mettent plus d’un an à envisager de se servir de la révolte ; ils n’aideront - faiblement - les insurgés qu’au moment de leur reddition… Il faut les succès de Cavalier fin 1702 début 1703 contre Broglie, chef des troupes du Languedoc, pour que la Cour réagisse et que les opinions française et étrangère s’intéressent à la révolte. Mais pour être devenu un événement mentionné dans les gazettes et pour lequel l’opinion se passionne, la guerre des camisards ne sera pourtant jamais une préoccupation majeure des coalisés. Certes ils envisagent une aide militaire, mais le débarquement allié dans le Languedoc est encore un projet quand les camisards vaincus par Villars déposent les armes en 1704. Il y avait eu des missions d’information : celle de David Flotard, un réfugié du Vigan, envoyé en juin 1703 par l’Angleterre et la Hollande. Le marquis de Miremont, réfugié prestigieux, avait bien tenté de ranimer son vieux projet d’invasion de la France concomitante à une insurrection des protestants méridionaux. Mais tout cela se réduisit à l’acheminement de quelques centaines de pistoles aux combattants. Il faut dire qu’au sein du refuge existait un fort parti hostile aux camisards qu’on tenait pour gens de peu, rebelles à la couronne, obéissants à des prophètes regardés comme des imposteurs délirants. Même le marquis d’Arzeliers, agent d’Angleterre à Genève, qui avait de la sympathie pour leur cause, ne pouvait s’empêcher de décrire ceux qui se retiraient à Genève en automne 1704 comme " des gens sans lettres, sans expérience, de peu de mine pour la plupart " et ajoutait : " j’ai de la peine à concevoir comment ils ont pu résister et se maintenir si longtemps " .

Quelques centaines de camisards avaient été autorisés à quitter les Cévennes après s’être rendus et leur destinée internationale commençait au moment où leur guerre finissait. Cette destinée peut être observée sous deux angles : militaire et spirituel. Deux hommes la personnifient : Cavalier, le colonel, Marion, le prophète. Suivons ces deux trajectoires, et d’abord celle du militaire.

Les coalisés, velléitaires jusqu’alors, semblèrent vouloir s’intéresser plus sérieusement aux camisards. Un peu comme grêle après vendange. Il faut dire qu’au refuge le parti zélateur, plusieurs rédacteurs de Gazettes, Jurieu lui-même, dont l’Accomplissement des prophéties avait tant motivé les inspirés et qui tenait les rebelles comme un miracle de la Providence, poussaient à relancer la guerre. C’est ainsi que les alliés virent l’intérêt d’une nouvelle révolte et agréèrent, voire soutinrent, diverses tentatives dont la plus célèbre est le complot des Enfants de Dieu éventé en 1705 à Montpellier : on devait prendre Nîmes et Montpellier, arrêter Bâville, Berwick, les juges, les évêques, exécuter l’intendant, embarquer les autres sur les navires anglais, s’emparer de Cette et soulever 10000 hommes. L’opération ressemblait peu aux raids camisards : on avait voulu élargir la base de l’insurrection en ajoutant à la demande de liberté de conscience des revendications anti-fiscales et même anti-absolutistes susceptibles de rallier des catholiques mécontents. Dans ce programme très éloigné de la passion prophétique, les camisards se retrouvaient subordonnés à des chefs nobles du refuge comme le marquis de Miremont. Réussie, cette opération n’aurait sans doute pas changé le cours de la guerre, mais comme le pense Léonard, elle aurait sûrement déconsidéré les protestants tenus désormais pour le parti de l’étranger .

L’échec de la conjuration rendit plus aigu l’utilisation de ces quelques centaines de Camisards repliés sur Genève et la Suisse où Flotard et le marquis d’Arzeliers les entretenaient d’un argent anglais et hollandais bientôt épuisé. Leur présence n’était guère souhaitée ; on craignait que leur humeur turbulente n’engendre le désordre, ce qui ne manqua pas d’arriver lorsqu’ils s’emparèrent à main armée dans le pays de Gex de sommes considérables destinées aux troupes occupant la Savoie. Bientôt, pourtant, les recruteurs des coalisés les incitèrent à passer en Piémont pour s’enrôler dans les troupes du duc de Savoie, en particulier dans un régiment formé par Cavalier. C’est le duc lui-même, conseillé par l’ambassadeur d’Angleterre, Hill, qui lui avait proposé de servir dans son armée. L’idée était de faire entrer en Dauphiné 3 à 4000 hommes, pour, de là, s’emparer du Vivarais et surtout du Bas Languedoc convoité par Amédée II. L’expédition fut compromise quand le fort savoyard de Montmélian, clé de la Maurienne, tomba en mains françaises.

Genevois et Bernois étaient soupçonnés par Versailles de soutenir la cause camisarde et de tremper dans les intrigues anglo-hollandaises liées aux événements des Cévennes. Aussi, La Closure, le résident de France à Genève, et le marquis de Puysieulx, l’ambassadeur à Soleure, étaient-ils convaincus que le complot des Enfants de Dieu avait été organisé à Genève et, par la suite, ils s’attachèrent, sur ordre de la Cour, à contrarier l’activité des émissaires ennemis dépêchés aux camisards et pressèrent Genevois et Bernois de les expulser, avec des succès limités… Il est vrai qu’à Genève comme à Berne, on était partagé entre les exigences de l’alliance avec la France et l’admiration pour les exploits camisards.

Cavalier et son régiment s’illustrèrent dans les opérations menées en Espagne. Dès mai 1706, la Catalogne était au pouvoir de l’archiduc Charles et l’Aragon se révoltait contre Philippe V. Les troupes des Bourbon, grand-père et petit-fils, résistaient pourtant avec ténacité et en mai 1707, Cavalier prit part à la bataille d’Almanza qui marqua la fin des victoires coalisées : Lord Galloway, ci-devant marquis de Ruvigny, fut battu, Cavalier blessé, son régiment décimé. La reconquête bourbonienne de l’Espagne était désormais inéluctable.

La défaite n’empêcha pas Amédée II de mettre sur pied une invasion du Languedoc depuis Nice. Le duc rêvait de s’emparer d’Aix, Nîmes, Marseille et Arles par un double mouvement terrestre et maritime. Ce dessein était encouragé par le refuge qui y voyait une occasion inespérée de réveiller l’insurrection. Amédée comptait sur Cavalier : sa présence entraînerait l’adhésion du Languedoc et faciliterait la pénétration dans le royaume. Mais, quoique bien préparée, l’expédition échoua en août 1707. Les coalisés trop lents ne parvinrent pas à s’emparer de Toulon avant que les Français ne le fortifient.

Il y eut encore d’autres coups de mains en 1709-1710, notamment dans le Vivarais qu’Abraham Mazel échoua à soulever et où il trouva la mort. Cavalier avait à cette époque quitté depuis longtemps le théâtre languedocien - il était en Angleterre - et dès cette époque, la Cour put respirer ; elle veilla néanmoins à ne pas provoquer les gens de la région.

Le rôle militaire des camisards était terminé, leur rôle prophétique ne l’était pas, comme il faut le montrer maintenant. Parmi les Camisards repliés à Genève dès novembre 1704 se trouvaient des prophètes, notamment le fameux André Castanet, dont on sait qu’il se mit à prophétiser chez un certain sieur Soulié, réfugié de Saint Hyppolite, qui avait organisé à son domicile une réunion très fréquentée : 50 personnes dans sa chambre et 150 dans la montée ! Soulié fut censuré par le Consistoire et Castanet lui-même se vit défendre " de se mesler de semblables chose ". Le ton était donné. Pas davantage que dans les années 1689, Genève ne tolérerait les manifestations inspirées. Elie Marion, lui-même, s’estimant mal accueilli à Genève puis à Lausanne, poursuivit son voyage vers l’Angleterre en été 1706.

Il retrouva à Londres d’autres inspirés, Jean Cavalier, homonyme du chef militaire, et Durand-Fage. Avec Portalès, le secrétaire du marquis de Miremont, les trois hommes se retrouvaient chaque jour pour prophétiser. Pour recueillir leurs oracles, ils s’étaient adjoints un savant prestigieux, membre de l’Académie royale, intime de Newton, le mathématicien Nicolas Fatio de Duillier, auquel une certaine infusion de divin dans les théories mécanistes ne faisait pas peur ! Les prophéties annonçaient le châtiment du méchant, appelaient à la lutte et à la confiance en la victoire ; elles ne laissèrent pas indifférentes un certain nombre des 30000 réfugiés de Londres ainsi que plusieurs Anglais d’origine aristocratique ou bourgeoise.

Les pasteurs de l’église de la Savoie et ceux de Threadneedle-street ouvrirent une enquête. Dans un premier temps les inspirés protestèrent de leur soumission, mais au fil des entretiens - on devrait dire des interrogatoires -, Marion accusa les pasteurs d’incrédulité, d’abandon de troupeaux au temps de la persécution et se mit à prophétiser. Le pasteur Jean-Armand Du Bourdieu et le consistoire finirent par les déclarer " non inspirés " et au début de janvier 1707, craignant une hémorragie de leurs propres clients au profit des prophètes, ils les accusèrent d’imposture et de blasphème. Cela n’empêcha pas les salons de se les arracher pour les voir en transes. Dès lors, encre et salive coulèrent à flot à leur propos, moqués par les uns, jugés sincères par d’autres. Le plus actif de leurs admirateurs, Misson, réunit dès l’hiver 1707 dans son Théâtre des Cévennes des témoignages les présentant comme artisans directs de Dieu, qu’on ne pouvait tenir pour malades ou fanatiques : ils étaient de braves soldats chrétiens, étrangers, pauvres, faibles, " le jouet et la fable du monde parce qu’ils n’habitent pas sous des lambris dorez et ne disposent d’aucuns bénéfices ". De son côté Fatio et d’autres admirateurs anglais, Lacy, le baronet Bulkeley, rassuraient l’opinion en les exonérant de toute visée politique, théologie ou philosophique.

Cela ne retint pas le consistoire de la Savoie de les excommunier en avril 1707 et même, de véritables émeutes éclatant autour des maisons où ils continuaient à prophétiser, de dénoncer à la justice Marion, Daudé et Fatio, co-signataires d’Avertissemens prophétiques, jugés séditieux et blasphématoire. On épargna Portalès pour ne pas indisposer son maître le marquis de Miremont ! Le tribunal les reconnut coupables de publication illicite et d’assemblées illégales, mais, prudent, refusa de les poursuivre pour imposture et fausses prophéties. Ils furent condamnés en novembre 1707 à une amende et à l’exposition deux jours de suite au pilori, peine somme toute légère.

Mais il en fallait plus pour arrêter les prophéties. Marion et ses compères se radicalisèrent, prédisant toutes sortes de catastrophes ou de résurrections qui bien évidemment ne se produisaient pas et surtout une proche fin des temps précédée de l’apostasie de toutes les institutions ecclésiastiques. De leurs côtés, leurs disciples anglais déraillaient jusqu’à prêcher le nivellement social et le communisme intégral, femmes comprises.

Laissons nos prophètes et leurs proches, Marion, Durand-Fage Fatio et les autres passer dès 1711 sur le continent pour annoncer la venue proche de l’Esprit et intéressons-nous aux raisons de la polémique qu’ils suscitèrent.

Hormis Jurieu, les têtes du refuge leur sont hostiles, Pierre Bayle ou Jacques Basnage en Hollande, Elie Merlat à Lausanne. Et de grands théologiens réformés comme Bénédict Pictet ou Samuel Turrettini les condamnent. L’argument principal est que les manifestations de l’Esprit, tout comme les miracles, ont pris fin avec les apôtres. Les dons de l’Esprit sont désormais répandus sur tous les hommes qui peuvent tous avoir accès à la vérité dans l’Ecriture. Si Dieu promet aux fidèles du Nouveau Testament de les enseigner, il ne promet pas de le faire par inspirations immédiates (Pictet 76). Les prophètes sont donc des imposteurs même s’il peut y avoir parmi eux des personnes sincères, victimes de leurs lectures ou souffrant de mélancolie, d’affaiblissement du cerveau ou de convulsions.

Pourquoi tant d’hostilité ? Les prophètes sont un danger pour l’autorité ecclésiastique : ils détournent les fidèles du culte. Ils abolissent la distinction entre clercs et laïcs, favorisent le sectarisme, l’objection de conscience, voire la dépravation des mœurs et finalement l’athéisme. Alors qu’aux 16e et 17e siècles, on les pourchassait pour le contenu de leurs révélations, au début du 18e, on les tient moins pour des hérétiques (leur théologie, au millénarisme près, est d’origine calviniste) que pour des imposteurs s’arrogeant une inspiration divine directe. Dès lors le texte de référence est I Jean 4, 1 : " éprouvez les esprits, s’ils viennent de Dieu ". L’Ecriture reste le moyen d’éprouver les esprits : elle permet de dire aux enthousiastes, soit que leur inspiration est redondante avec l’Ecriture et donc pas nouvelle, soit qu’elle la contredit et donc fausse.

Mais en ce début de siècle des Lumières apparaît un nouvel instrument de jugement : la raison. Son rôle croissant comme facteur critique dans la pensée protestante est connu : ce rôle se précise du reste dans la confrontation avec l’enthousiasme. Dès 1680, Locke l’avait introduite pour déterminer si la révélation est divine ou non, et Samuel Turrettini dans son Préservatif contre le fanatisme ou refutation des pretendus inspirez (1723) est formel : " nous ne pouvons nous assurer de la vérité de la révélation sans les secours de la raison (180). Ce n’est désormais plus la foi qui juge la raison mais le contraire et la raison recourt à des explications physiologiques pour rendre compte du prophétisme.

Prétendre à une inspiration divine directe n’est plus regardé comme une hérésie demandant une punition ecclésiastique voire civile, mais comme une maladie exigeant un soin médical qui implique l’indulgence pour le malade. Turrettini préconise un programme de santé pour désabuser les imaginations. Les pasteurs contribuent ainsi à la sécularisation des sensibilités religieuses. Mais l’explication médicale ne fait pas l’unanimité et certains se dressent contre la clémence qu’elle implique. Les pasteurs français de Londres sont du nombre : ils en seront fortement critiqués par un homme qui bouleverse le débat, lord Shaftesbury et son iconoclaste Lettre sur l’enthousiasme de 1708.

L’indulgence que réclame cet aristocrate déiste se fonde sur la tolérance garantie aux non-conformistes par l’Acte de 1689 qu’il étend aux inspirés. Surtout, à ses yeux, il n’y a pas que l’enthousiasme qui est une mélancolie, mais toute religion… Il ne voit aucune différence entre prophètes bibliques et camisards et relègue le christianisme dans le monde de l’enthousiasme intolérant et excessif. Comme traitement, il ne préconise ni médicalisation ni répression mais l’ironie, voire la raillerie…

Que cette attitude ait eu un écho certain à Londres, on en a le témoignage dans le rapport que Ludwig Friedrich Bonet fait à Jean-Alphonse Turrettini en février 1708 . Le fait qu’une Eglise française dont certains membres sont réfugiés depuis 20 ans à Londres se soit déclaré partie contre les inspirés l’étonne : " Ils ont intenté procès criminel […] sans considérer que la liberté de la presse et de la conscience sont souffertes par les Actes de Parlement ". L’attitude des Anglais qui, eux, n’ont pas méconnu l tolérance, lui semble plus honorable : Lacy a certes écrit des choses aussi indignes de l’Esprit de Dieu que celles de Marion, mais ses compatriotes ne l’ont pas cité devant les tribunaux ; l’évêque de Londres qui n’ignore rien des agissements de ces prophètes n’est pourtant pas " crû assés autorisé pour les citer devant sa cour ecclésiastique ". Quant aux secrétaires d’Etat, ils n’ont pas non plus bougé et " ont abandonné ces gens à leur égarement . Soucieux de montrer que l’establishment, marqué par la tolérance, n’a aucune envie de poursuivre les prophètes, Bonet souligne non seulement la modération des peines infligées mais surtout les ordres donnés pour éviter que les condamnés soient insultés. " On envoya en prison 22 hommes qui leur jettèrent de la boue, ce qui ne se fait pas en d’autres occasions ".

Il révèle enfin l’influence de Shaftesbury et de son ironie par cette anecdote : le président du tribunal du banc de la reine ayant reçu une prophétie de Lacy disant : " ainsi a dit l’Eternel, tu ne poursuivras pas mes serviteurs les prophètes, autrement je ferai tomber sur cette nation mes chatimens les plus sévères, et ton nom sera en exécration ", lui répondit " avec beaucoup de phlegme " : " Je vois bien que vous ne venés pas de la part de Dieu, parce qu’il ne sauroit se tromper. Si vous veniés de sa part, il vous auroit dit de vous adresser à un secrétaire d’Etat pour obtenir un noli prosequi de la Reine pour arreter les procédures, ou à l’avocat general de la Reine qui est celui qui vous poursuit, et non moi. Je ne peux me dispenser de juger ceux qu’on poursuit devant mon Tribunal ". " Cette réponse ferma la bouche à Mr Lacy et l’esprit ne lui dicta aucune replique… ".

Combien étaient-ils à Londres et en Europe à prôner la tolérance à l’égard de ces prophètes qu’ils tenaient sans doute pour sincères mais surtout ridicules et inoffensifs ? Sans doute autant qu’il y avait de déistes, lesquels croissaient et multipliaient ! Mais, si se profile à travers la description de Bonet le monde de Voltaire, tolérant et sarcastique, l’enthousiasme avait encore de beaux jours devant lui. Dans les années 1720, Pictet et Turrettini prirent la plume pour combattre ceux que l’on appelait désormais des fanatiques. Et en octobre 1731, une prophétesse cévenole, Suzanne Vessières, tout en avouant que ses inspirations étaient devenues beaucoup plus rares depuis 18 ans qu’elle vivait à Genève, était pourtant accusée de faire " l’inspirée par des contorsions et un ton de voix tout extraordinaire " et de prétendre que Dieu et le Saint Esprit parlaient par sa bouche et l’avaient soutenue dans les persécutions qu’elle avait souffertes en France. Tout en décidant de la supporter pendant un mois dans l’espérance que les spectacles pasteurs puissent la guérir de ses erreurs, le gouvernement genevois lui défendit expressément " de faire, ni de se trouver dans aucune assemblée de piétistes, ni de faire la prophétesse ou l’inspirée à peine d’être congédiée de cette ville ".

En France, en revanche, les inspirés avaient disparu à cette époque. Antoine Court qui avait encore connu dans sa jeunesse des prophétesses rompit avec le phénomène dès 1713, en particulier avec Huc et Vesson, inspirés huguenots, qui finirent dans la secte des Multipliants de Montpellier et furent exécutés en 1723.

Mais remplacé par le piétisme, le méthodisme, puis par les réveils successifs, l’enthousiasme prophétique ne disparut sans doute jamais complètement des Eglises.

 
 
Accueil du site | Contacts | Plan du site | Crédits | Association des Amitiés du Désert